Revue de presse – Des dizaines de milliers de personnes manifestent à travers la Russie contre la corruption

Répondant à l’appel lancé par l’opposant Alexeï Navalny, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de dizaines de villes russes dimanche 26 mars pour manifester contre la corruption. Le mot d’ordre du mouvement visait spécifiquement Dmitri Medvedev, le premier ministre épinglé dans une enquête du “Fonds de Lutte contre la Corruption” de Navalny : Medvedev posséderait, d’après l’investigation, plusieurs yachts, propriétés luxueuses en Russie et à l’étranger, et même d’un domaine viticole. Mais le cadre des manifestations a largement dépassé la simple figure du premier ministre et, entre silence des médias d’Etat, dénonciations de manifestations illégales et perspective d’un renouveau de l’opposition russe à un an des présidentielles, les réactions ont été nombreuses dans la presse russe et étrangère.

Il y a d’abord l’échelle : ce sont, affirme l’agence Bloomberg, les plus importantes manifestations en Russie depuis au moins cinq ans. Surtout, alors que les manifestations de l’hiver 2011/2012 avaient attiré des foules importantes à Moscou mais peu au-delà, l’étendue géographique du mouvement était cette fois plus large : des milliers de personnes ont ainsi défilé à Vladivostok, dans l’Extrême-Orient, à Ekaterinbourg, dans l’Oural, à Novossibirsk, en Sibérie et dans d’autres villes de plus petites taille. D’après un décompte de la radio à tendance libérale Ekho Moskvi, ce sont près de 60 000 personnes qui ont manifesté dans 82 villes du pays.

Autre différence avec les manifestations de 2011/2012, note bne IntelliNews (avertissement : j’écris pour cette publication) : l’âge des participants. La classe moyenne trentenaire qui s’était enrichie dans les années 2000 et réclamait une meilleure représentation politique a laissé place a des jeunes entre 15 ans et 25 ans, qui n’ont connu que Poutine et font face à un futur plus incertain que jamais. Une absence de perspective qui, confrontée à la richesse des élites, se mut en frustration.

Le quotidien russe Kommersant s’est ainsi fendu d’un récit caustique de la manifestation, décrivant les courses-poursuites entre des adolescents moscovites et des policiers parfois à peine plus vieux qu’eux. Le point d’orgue : l’escalade d’un réverbère par deux jeunes décrit par le quotidien comme “les héros du jour”.

“Descendez, ou vous serez arrêté !” ordonna l’un des OMON (troupes antiémeutes)

“Maintenant qu’on y est, on va être arrêté”, répondit logiquement l’un des jeunes. “Mieux vaut qu’on reste ici”.

Tout sourire, les jeunes se mirent à faire des selfies avec les policiers en arrière-plan.

“Jeunes gens, obéissez immédiatement aux ordres de la police !” cria un policier à travers la visière de son casque. Les jeunes discutèrent quelques instants, puis revinrent avec une contre-proposition.

“On descend, mais vous ne nous arrêtez pas ?”

“On ne négocie pas les gars” répondit avec gravité le policier, “on vous prévient”

“Ici non plus on ne négocie pas !” cria quelqu’un dans la foule, qui se mit immédiatement à chanter “Ne descendez pas !”.

Les deux jeunes vont quelques instants plus tard tenter de profiter du chahut de la foule pour s’enfuir, mais sans succès.

La question n’est pas seulement celle de la jeunesse : “‘l’effet Crimée’ arrive à sa fin”, écrit un sociologue du Centre Levada pour RBC, en référence à la vague patriotique qui a suivi l’annexion de la péninsule il y a trois ans. La fierté d’avoir replacé la Russie au centre du jeu international ne serait plus suffisante pour compenser la baisse ou la stagnation du niveau de vie, et “dans divers domaines, l’état d’esprit de la population est plus négatif qu’en 2014”. Même si, tempère le sociologue, les manifestations sont restées l’apanage d’une jeunesse “urbaine, éduquée, politisée”… et minoritaire.

Silence et réaction

Que va faire le Kremlin ? La première réaction, très remarquée sur les réseaux sociaux, fut le silence : agences de presse officielles et chaînes de télévision d’Etat ont ignoré autant que possible les manifestations toute la journée, ne faisant d’exceptions que pour annoncer l’arrestation d’Alexeï Navalny ou pour prévenir des risques encourus par les manifestants.

Activistes et personnalités russes ont aussi remarqué et dénoncé le vide de nouvelles consacrées aux manifestations sur l’agrégateur Yandex.Novosti (équivalent de Google News).

Une source au sein d’un “important média” a déclaré à Vedomosti qu’une manipulation de l’agrégateur n’était pas à exclure, expliquant qu’il “est possible d’utiliser un groupe de médias loyaux pour produire des articles sur des sujets que les robots de Yandex considèrent plus important [que les manifestations].” Les sujets en question prennent alors place en une de Yandex.Novosti, écartant au passage les articles sur les manifestations. Yandex a plus tard publié un communiqué reconnaissant que son agrégateur de nouvelles avait eu “un train de retard” sur les manifestations, mais démentant toute manipulation.

Alexeï Navalny s’insurge de l’absence de mentions des manifestations sur le portail Yandex. “Simplement honteux”, écrit-il.

A moyen terme, la réaction du Kremlin pourrait être “sévère”, estiment des experts interrogés par RBC. Près d’un millier de personnes ont été arrêtées à Moscou, et des centaines d’autres dans plusieurs villes du pays.  Pour le pouvoir russe, le choix est “soit de radicaliser la protestation en condamnant sévèrement ceux qui ont été arrêtés, soit prétendre qu’il n’est rien passé de grave et les relâcher”, d’après l’analyste Abbas Gallyamov.

Seule réaction officielle à l’écriture de ces lignes : le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a dénoncé les manifestations non autorisées par les autorités comme étant des “provocations”, affirmant que des jeunes n’avaient manifesté que parce que les organisateurs avaient promis de les payer.

Quelle que soit la décision prise par le pouvoir pour répondre aux manifestations, celles-ci représentent, pour le spécialiste de la Russie Samuel Greene, le “véritable point de départ de l’élection présidentielle de 2018”. Face à un Navalny galvanisé, le Kremlin doit toujours décider si l’opposant pourra participer à l’élection.

Les manifestations du 26 mars pourraient, à ce titre, changer la donne, estime Samuel Greene : “plus de 80% des Russes déclarent à des agences de sondages soutenir Poutine non pas parce qu’ils mentent ou qu’ils ont peur, mais parce que, au moment où on leur a posé cette question, ils ne croyaient pas ce qui s’est passé aujourd’hui était possible” écrit-il.

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