“Février Alternatif” : Et si la révolution de 1917 n’avait pas eu lieu ?

Dans les colonnes du quotidien d’affaires Vedomosti, l’économiste Nikolaï Koulbaka se livre à un intéressant exercice d’uchronie en se demandant ce qui aurait changé si le tsar Nicolas II n’avait pas abdiqué en mars 1917. Pas grand chose, d’après lui. Traduction.

(Aucun rapport, mais ceci est le 100ème post publié sur “L’info russe”.  Yeah !)

février

“La révolution de février, qui a conduit à l’effondrement de l’empire et posé les bases de la féroce révolution d’octobre, fut en majeure partie le résultat des erreurs du pouvoir russe dans les décennies précédentes. Bien sûr, la Première Guerre mondiale, en réduisant en poussière les succès économiques qui prenaient racine dans le pays, joua un rôle central. Mais des circonstances plus fortuites eurent aussi leur importance : le départ de Nicolas II pour l’armée immédiatement avant les premiers troubles, un froid mordant à Petrograd (Saint-Pétersbourg, ndt) et des routes enneigées qui contribuèrent aux émeutes, en raison de la pénurie de pain.

Je n’essaie pas de lister ici tous les facteurs ayant contribué à la révolution, ils sont trop nombreux. Mais imaginons que le froid n’eut pas été aussi fort, les manifestations de travailleurs pas si importantes, que le pouvoir n’eut pas eut à disperser les manifestants par la force, et que l’empire russe ait survécu jusqu’au printemps. Que se passe-t-il ensuite ?

La Russie, ayant passé l’hiver de justesse, tente de tenir la ligne de front, mais les soldats sont de moins en moins enclins à se battre. Le front tient malgré tout, forçant à l’Allemagne à conserver d’importantes forces à l’Est. En avril 1917, les Etats-Unis rentrent en guerre. Fin 1917, il devient clair que l’Allemagne n’a plus la force de continuer le combat et que la Russie ne se retirera pas du conflit : l’Allemagne capitule.

Dans le camp des vainqueurs, la Russie reçoit le Bosphore et les Dardanelles -qu’elle souhaitait tant- ainsi que des compensations financières. Rapidement et, dans beaucoup de cas, spontanément, la taille de l’armée se réduit, passant de sept millions d’hommes à 1,5 million. Trois millions de prisonniers sont aussi libérés, portant le total d’hommes rentrant au pays à plus de 8 millions. La majorité sont des paysans. Ils sont amers, fatigués de la guerre, ont appris à tuer et ont gardé leurs armes.

Au tsar-vainqueur reviennent les lauriers, et la capitale célèbre la victoire. Mais à qui celle-ci profite avant tout? Au pouvoir suprême, bien entendu. Comme un siècle auparavant (après la victoire sur Napoléon, ndt), les paysans n’auront pratiquement rien retiré de cette victoire. Mais la question de la terre n’a pas disparu, tandis que certains paysans rentrent chez eux pour découvrir que leurs proches sont morts ou que leurs maisons ont été détruites. Mais ce n’est pas tout.

Dans le pays, l’inflation se fait sentir, les prix ont triplé par rapport à l’avant-guerre. Les principaux partenaires commerciaux de la Russie -l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie- sont en ruines, tandis que l’industrie locale, orientée vers la production militaire, ne peut pas fournir le pays en biens de consommation. Dans les régions, réfugiés, déplacés et prisonniers affluent, tous voulant rentrer chez eux au plus vite. Les routes sont paralysées, notamment à cause de la pénurie de wagons et locomotives. Avec difficulté, l’administration militaire est remplacée par une administration civile dans la zone où se trouvait la ligne de font. Il n’y a que peu de pain, mais les villes ne produisent pas encore suffisamment de biens pour pouvoir les échanger contre de la nourriture avec les campagnes. De plus, les soldats russes s’étant rendu en Europe, notamment le Corps expéditionnaire russe qui a combattu en France, ont vu à quel point la vie est meilleure là-bas.

Conséquence : à l’été 1918, le pays est enflammé par une série de révoltes paysannes. A leur tête se trouvent des vétérans du conflit. Des manoirs brûlent, des officiels sont tués, le pays est paralysé. L’armée, épuisée par le conflit, ne souhaite pas se battre contre ses anciens camarades. Dans de nombreuses régions, les soldats prennent fait et cause pour les paysans. Des émeutes éclatent dans les villes à cause de la pénurie de pain. La Douma accuse le gouvernement et le tsar d’être incapables de résoudre la “question paysanne”. L’activité des partis politiques, et notamment des socialistes-révolutionnaires, est en hausse et des soviets se créent à travers tout le pays comme forme de pouvoir alternatif.

Le tsar se voit forcé d’abdiquer, et un gouvernement provisoire est formé à la jubilation générale. Mais la question paysanne reste en suspens et, tentant de faire des concessions, le gouvernement provisoire ne parvient qu’à radicaliser le mouvement. Des émeutes éclatent à travers tout le pays tandis que, à la suite de la chute de l’empire austro-hongrois, le mouvement indépendantiste polonais prend de l’ampleur. Une république paysanne est formée par Nestor Makhno autour d’Ekaterinoslav (aujourd’hui Dnipro, jusqu’à très récemment Dnipropetrovsk, en Ukraine, ndt).

Incapable d’agir de manière décisive, le gouvernement provisoire laisse le pouvoir aux soviets, contrôlés par les sociaux-démocrates, pratiquement sans combattre. Les émigrés politiques, Vladimir Lénine à leur tête, rentrent au pays, et les bolchéviques s’emparent bientôt du pouvoir. C’est le début de la dictature du prolétariat.

Les pays européens, empêtrés dans leurs propres problèmes internes, ne souhaitent pas interférer dans affaires de la Russie, alors qu’une longue guerre civile débute dans le pays.

Il s’agit bien évidemment d’un scénario fantastique. Mais il est possible de dire avec assurance que l’entrée de la Russie dans la Première Guerre mondiale a créé une situation rendant une révolution inévitable. Se développant rapidement, mais toujours largement derrière les leaders économiques mondiaux, l’empire russe n’aurait vraisemblablement pas pu échapper aux conséquences d’une guerre longue et sanglante. Mais pouvait-il ne pas participer à la guerre? Peu probable, à moins d’un changement radical dans les alliances militaires de l’époque. Considérant l’équilibre des forces qui s’est développé jusqu’en 1914, la Russie n’avait que peu d’options. Et ces options menaient toutes à la catastrophe de 1917.”

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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