08 mars 2017 – Natalia Poklonskaya se pose en défenseur de la monarchie

L’info du jour

Entre soutien affiché, moquerie ouverte et timide défense, la déclaration de la députée russe Natalia Poklonskaya selon laquelle un buste de Nicolas II se serait mis à pleurer (une forme de miracle assez classique de la religion orthodoxe) n’a pas manqué de faire réagir la société russe. Mais ce n’est pas la première fois que l’ancienne procureure de Crimée se fait remarquer pour ses prises de position traditionalistes : propulsée à la Douma lors des élections de septembre 2016, elle s’est imposée à coup de déclarations polémiques comme l’une des figures médiatiques du mouvement ultraconservateur russe. Jusqu’à agacer.

C’est ainsi sur le plateau de Tsargrad TV que Poklonskaya a annoncé le miracle, “que personne, pas même les scientifiques, ne pourra expliquer”, d’après elle. Cette chaîne de télévision est le projet de Konstantin Malofeev, un oligarque russe connu pour ses positions traditionalistes et qui, révélait il y a quelques jours le Guardian, finance une école visant à préparer ses étudiants à “l’inévitable retour de la monarchie”. Poklonskaya, elle, a relié le “miracle” au centenaire de la révolution, affirmant que “l’empereur et sa famille sont morts pour que nous fassions de la Russie une nation grande et prospère,” en référence à l’exécution de la famille Romanov par les bolchéviques en 1918.

Pok
Natalia Poklonskaya / Source : Wikipédia

Depuis son arrivée sur la scène publique russe, suite à l’annexion de la Crimée en 2014, Natalia Poklonskaya s’est forgé une stature de défenseur de la monarchie et de l’Église Orthodoxe, remportant au passage l’adhésion de groupes ultraconservateurs.

Depuis quelque mois, sa cible principale est un film, “Matilda”, qui raconte l’histoire (vraie) de la liaison entre le tsarévitch Nicolas Alexandrovitch (qui deviendra l’empereur Nicolas II à la mort de son père) et Mathilde Kschessinska, une ballerine russe. Poklonskaya n’a jamais caché son admiration pour le dernier empereur de Russie, défilant l’année dernière avec un portrait de Nicolas II lors des célébrations de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Et si “Matilda” ne sortira qu’en octobre prochain, Poklonskaya y voit déjà une “violation du droit à la vie privée” du tsar ainsi qu’un “blasphème”, Nicolas II ayant été canonisé en 2002 par l’Église Orthodoxe. La députée a ainsi envoyé plusieurs demandes au bureau du procureur de Russie pour que le film et son financement fassent l’objet d’une vérification, répondant, dit-elle, aux demandes de croyants indignés.

Bande annonce du film “Matilda”

Mais si les groupes conservateurs et nationalistes apprécient particulièrement les initiatives de la députée, celles-ci ont été accueillies avec une certaine fraîcheur par la classe politique russe. On ne s’est ainsi pas bousculé pour célébrer le miracle annoncé par l’ancienne procureure de Crimée : l’un des rares à prendre sa défense, un ancien député du parti Russie Unie, a dans le même temps déclaré ne pas croire au miracle, préférant parler d’une croyance “naïve, presque enfantine” de la députée (“ainsi croient les femmes russes”, a-t-il poursuivi). L’Église Orthodoxe elle-même a gardé ses distances, annonçant “ne pas avoir trouvé de trace de myrrhe” sur le buste de l’empereur.

Plus tôt, c’était le Kremlin qui avait battu en brèche la demande de Poklonskaya d’ouvrir une enquête sur le film “Matilda.” “Le gouvernement ne souhaite pas prendre part à ce débat” avait ainsi déclaré le porte-parole du Kremlin en février, avant d’enjoindre les critiques du film à “attendre qu’il soit prêt” avant de le critiquer. Soutenue par plusieurs groupes religieux et conservateurs, la croisade de Poklonskaya contre “Matilda” a été ignorée par la majeure partie de la classe politique russe.

Il faut dire que “Matilda” a reçu le soutien, autant financier que logistique, du Ministère de la Culture, permettant notamment à l’équipe du film de tourner dans le célèbre théâtre du Mariinski. Le théâtre, propriété de l’État russe, pourrait aussi accueillir l’avant-première du film. L’initiative de la députée s’est aussi, sans surprise, attiré les foudres du monde culturel russe, pour qui la censure représente une pression croissante.

Natalia Poklonskaya est donc loin de faire l’unanimité. Le politologue Gueorgui Bovt, qui ne parvient pas à décider si les positions de la députée sont “un habile coup de com’, l’illustration d’une profonde croyance ou une banale stupidité”, relie ses déclarations à l’épuisement de “l’effet Crimée”, cet emballement patriotique qui a saisi le pays après l’annexion de la péninsule en 2014. Poklonskaya, qui en fut l’une des principales bénéficiaires, tente-t-elle de se placer sur le créneau traditionaliste pour survivre politiquement à Moscou?

 

Advertisements

Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s