Revue de presse – Arrestation d’Alexeï Oulioukaïev, ministre du Développement économique

De Moscou – C’est un événement sans précédent dans l’histoire de la Russie moderne : tard dans la soirée de lundi, le ministre du Développement économique russe a été arrêté par le Comité d’Investigation. Alexeï Oulioukaïev est accusé d’avoir “extorqué” un pot-de-vin de $2 millions en échange d’un avis favorable à la privatisation de Bashneft au profit du géant pétrolier russe Rosneft. Oulioukaïev, qui pour l’heure nie toute responsabilité, devient ainsi le premier ministre de la Russie post-soviétique a être arrêté dans l’exercice de ses fonctions, et le dernier d’une longue liste d’officiels arrêtés pour des affaires de corruption ces derniers mois.

Quand ils l’ont attrapé, il n’a pas compris ce qui se passait. Il a d’abord pensé que c’était une mauvaise blague, ou une erreur. Puis il s’est mis à appeler des collègues haut placés avec plusieurs téléphones, à tous il leur demandait “mais qu’est ce qu’il se passe nom de dieu ?“. Personne ne pouvait lui répondre, et certains lui ont simplement raccroché au nez.” C’est ainsi qu’un operativnik présent sur place a raconté au site pro-Kremlin “Life” l’arrestation, au beau milieu de la nuit et dans les bureaux de Rosneft, d’Alexeï Oulioukaïev.

D’après l’agence RIA Novosti, une enquête du FSB visait le ministre de l’Economie depuis plus d’un an. Ce dernier aurait au final été victime d’une “expérience policière”, manière de dire que le pot-de-vin était un piège tendu par le FSB. D’après le Kremlin, Vladimir Poutine était au courant de l’opération visant son ministre de l’Economie. Discutant l’affaire avec Dmitri Medvedev ce matin, il a réclamé une “enquête approfondie“.

Une “torpille”

Alors que l’année a été marquée par un remaniement d’une ampleur inédite au sein de l’Etat russe ainsi que par une série d’arrestations d’officiels pour des affaires de corruption, la majorité des observateurs voient cette arrestation comme une affaire politique. Et ce, malgré le fait qu’Oulioukaïev ait déjà été cité dans une affaire d’évasion fiscale : le nom de son fils apparaissait ainsi dans les Panama Papers, comme le notait à l’époque l’OCCRP.

Mais pour le politologue et spécialiste de la Russie Fabian Burkhardt, l’envoi d’une telle “torpille” sur un ministre est non seulement inédite, mais aussi le signe d’un vraisemblable “attentat politique”.

Les accusations ont de fait été accueillies avec une grande incrédulité, notamment dans le camp libéral. Alexeï Oulioukaïev est soupçonné par le Comité d’Investigation d’avoir touché un pot-de-vin de $2 millions pour que son ministère donne un avis favorable au rachat par Rosneft des parts détenues par l’Etat dans Bashneft.

Il y a ceux qui remarquent avant tout le montant de $2 millions, jugé bien faible, notamment en comparaison des $140 millions pour lesquels a été arrêté il y a quelques mois un simple colonel de la police russe. “Extorquer $2 millions pour autoriser le rachat de Bashneft, on est pas loin du registre fantastique. $2 millions, c’est le niveau d’un adjoint au maire” s’est ainsi étonné le directeur de Transparency International Russie sur Facebook.

Et il y a ceux, comme l’éditorialiste de l’hebdomadaire d’opposition Novaya Gazeta, qui notent qu’Oulioukaïev aurait touché ce pot-de-vin alors que la décision de privatiser Bashneft au bénéfice de Rosneft avait déjà été prise, et approuvée par Vladimir Poutine lui-même. Comment, s’interroge l’hebdomadaire, le ministre de l’Economie aurait-il pu menacer de faire capoter une affaire déjà entendue et directement approuvée par le président russe ? “Ce serait plus crédible si on accusait Oulioukaïev d’avoir renversé une petite vieille avec sa Mercedes dans les rues de Moscou” a ainsi déclaré le président de l’Union russe des entreprises et industries.

Les “spetsnazs de Setchine”

Si le contexte entourant l’arrestation du ministre reste très flou, les regards se portent déjà sur Rosneft et son sulfureux directeur, Igor Setchine. Novaya Gazeta affirme ainsi que le service de sécurité du géant pétrolier russe aurait directement participé à l’enquête visant Oulioukaïev.

De plus, et toujours d’après Novaya Gazeta, l’arrestation du ministre aurait été effectuée par des éléments du département “K” du FSB (le département dédié à la lutte contre la criminalité bancaire et financière) ainsi que du “6ème service”, un service rattaché au Département de Sécurité Intérieur du FSB et qui aurait, d’après l’hebdomadaire New Times, déjà participé aux arrestations ces derniers mois des gouverneurs des régions de Komi, de Sakhaline ainsi que du maire de Vladivostock. Surtout, affirme le New Times, le 6ème service a été fondé par Igor Setchine, l’actuel dirigeant de Rosneft. L’ancien chef adjoint de l’administration présidentielle aurait conservé une influence majeure sur ce service, valant à ce dernier d’être surnommé “les spetsnazs de Setchine”.

Igor Setchine a été engagé tout au long de l’année dans une lutte pour faire accepter à un pouvoir russe réticent la participation de Rosneft dans la privatisation de Bashneft (voir un précédent article de L’info russe). Après qu’Alexeï Oulioukaïev ait annoncé à l’été 2016 son opposition à une telle participation, il aurait alors été placé sur écoute, a affirmé une source anonyme à l’agence Interfax. Une affirmation qui rentre néanmoins en contradiction avec les sources de RIA Novosti, qui affirme qu’Oulioukaïev était le sujet d’une enquête du FSB depuis plus d’un an.

D’autres hypothèses ont ainsi été évoquées, comme celle d’un coup de force du camp sécuritaire pour mettre fin à une politique de privatisation défendue par Oulioukaïev, ou plus largement d’une attaque des silovikis contre l’un des représentants du “camp libéral” au Kremlin. Le journaliste russe Mikhail Zygar a ainsi affirmé à l’AP qu’il voyait cette arrestation comme étant “dans le style de Vladimir Poutine” : le camp libéral semblait ces dernières semaines avoir gagné en influence, et le président russe, adepte du “diviser pour mieux régner”, leur signifierait ainsi de ne pas trop s’emballer.

L’arrestation du ministre reste donc entouré de multiples zones d’ombres, que ce soit concernant sa responsabilité réelle, les raisons de son arrestation ou même le timing de cette dernière. Oulioukaïev a lui dénoncé une “provocation” à son encontre.

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