12 août 2016 – Que se passe-t-il à la frontière avec la Crimée ?

L’info du jour

Accusations furieuses, démentis outrés, menaces de réponse d’une teneur laissée à l’imagination, déclarations d’inquiétudes, appels au calme et prédiction d’invasion imminente : l’annonce par le FSB, plus tard confirmé par le président russe Vladimir Poutine lui-même, d’une tentative ukrainienne d’infiltration de “saboteurs” en Crimée, tentative qui aurait entraîné de violents échanges de tirs ayant mené à la mort d’un soldat russe et d’un membre du FSB, a enclenché le désormais habituel ouragan rhétorique entre l’Ukraine et ses soutiens d’un côté, et la Russie de l’autre. Tandis que Moscou s’indigne et que Kiev dément, l’Ouest s’inquiète de ceux que plusieurs observateurs voient comme un possible prélude à une nouvelle opération militaire russe en Ukraine. D’autant que des doutes subsistent sur la version des évènements présentés par la Russie.

La version russe, résumée dans un communiqué de presse publié par le FSB le 10 août, se résume en deux points majeurs : il y a tout d’abord la découverte dans la nuit du 6 au 7 août près de la petite ville d’Armiansk, à quelques kilomètres de la frontière de facto avec l’Ukraine, d’un “groupe de saboteurs”, qui aurait résulté en un échange de tirs ayant mené à la mort d’un officier du FSB. Le FSB annonce aussi avoir découvert sur le lieu de l’accrochage “20 engins explosifs improvisés, des munitions, des mines magnétiques et standards ainsi que des grenades et des armes employés par les unités spéciales des forces armées ukrainiennes“. Enfin, le FSB déclare avoir arrêté l’un des organisateurs de l’attaque : Evgueny Panov, présenté comme un membre du GUR (le renseignement militaire ukrainien), originaire de la région de Zaporijia, dans l’est de l’Ukraine. Le Ministère des Affaires étrangères russe annoncera quelques heures plus tard l’arrestation d’un second “saboteur”.

carteFSB
Emplacement de l’incident du 6 août, à 5 kilomètres de la frontière de facto avec l’Ukraine // Google Maps

Et puis il y aurait eu une seconde échauffourée, plus violente celle-là, dans la nuit du 8 août. Le FSB affirme dans son communiqué que des forces spéciales de l’armée ukrainienne auraient fait “deux tentatives” d’infiltrer un groupe de saboteurs en Crimée. Le groupe aurait été intercepté par les forces de sécurité russe et, dans l’affrontement qui a suivi, l’armée ukrainienne aurait ouvert le feu “de manière massive” sur le territoire criméen afin de couvrir la retraite des soldats ukrainiens.

Fureur et démentis

Cette version a été immédiatement démentie par l’Ukraine, le président Petro Poroshenko affirmant même que l’échange de tir à la frontière ukrainienne s’est déroulé entre des soldats russes et des membres du FSB. Sans être aussi affirmatif, Washington s’est aussi montré sceptique, l’ambassadeur américain à Kiev notant n’avoir vu “aucune preuve” permettant de corroborer les affirmations de Moscou. La Russie est de son côté furieuse, Vladimir Poutine ayant dénoncé la “pratique de la terreur” par Kiev, tandis que le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov prévenait que “la mort de nos soldats en Crimée aura des conséquences“. Une source anonyme citée par le quotidien russe Izvestya le 12 août affirme que Moscou envisage la rupture des relations diplomatiques avec l’Ukraine.

L’affrontement n’est pas seulement rhétorique : alors que Moscou annonçait le lancement d’une série d’exercices militaires en Crimée (un exercice de la marine russe visant spécifiquement à “repousser les saboteurs“), l’Ukraine annonçait avoir placé ses forces armées près de la frontière en alerte. Plusieurs observateurs se sont aussi inquiétés d’image issus des réseaux sociaux montrant d’importants mouvements de véhicules de combats russes en Crimée.

Une chronologie des événements qui pose question

Il reste à l’heure actuelle difficile de savoir ce qu’il s’est réellement passé à la frontière ukrainienne ces derniers jours. Car si la Russie a menti à de nombreuses reprises dans le cadre du conflit ukrainien (notamment sur la présence de troupes russes, d’abord en Crimée, puis dans le Donbass), la présence de groupes nationalistes ukrainiens à la frontière avec la Crimée rend l’hypothèse d’actions violentes dans cette zone possible : ces derniers, aidés par un groupe de Tatars, ont ainsi saboté des lignes électriques allant vers la Crimée en novembre 2015, entraînant d’importantes coupures de courant dans la péninsule.

Pour autant, le récit de Moscou pose question. Car si les médias ainsi que les réseaux sociaux avaient bien fait état d’un “incident” et de coups de feu dans la nuit du 6 au 7 août non loin de la frontière ukrainienne, une analyse d’un groupe de recherche open source note qu’il n’existe aucune indication que l’affrontement violent décrit par le FSB dans la nuit du 8 août (et qui aurait impliqué des véhicules de combats ukrainiens) ait vraiment eu lieu. Alors que le FSB a précisé dans son communiqué l’emplacement du premier affrontement, il n’a pas fait de même pour le second. De son côté, la mission de surveillance de l’OSCE le long de la frontière ukrainienne et de la ligne de contact avec les séparatistes a déclaré dans son rapport du 10 août qu’aucun des interlocuteurs avec qui la mission s’était entretenu n’avait pu confirmer les rapports de médias concernant des incidents militaires près de la frontière. Le jour précédent, néanmoins, l’OSCE avait noté la fermeture d’un des points de passage à la frontière, remarquant de plus que les gardes-frontières russes étaient “en alerte”, portaient des fusils d’assauts et “surveillaient la zone avec des jumelles de manière continue“.

Des doutes persistent donc sur ce qu’il s’est vraiment passé entre le 6 et le 9 août, ainsi que sur la responsabilité réelle des deux personnes arrêtées et décrites par le FSB comme des “saboteurs” agissant pour l’Ukraine. Alors que le conflit dans le Donbass monte en intensité depuis plusieurs semaines déjà, ces nouvelles tensions entre Kiev et Moscou illustrent en tout cas le peu de progrès réalisé dans la résolution des questions criméennes et du Donbass.

 

 

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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