Revue de presse – Large remaniement dans l’appareil d’Etat russe

Les annonces sont tombées coup sur coup toute la journée du 28 juillet. Annonces de renvois et de nominations, parfois liées, parfois séparés. Gouverneurs de régions, ambassadeur, chefs de grandes institutions… c’est un véritable coup de balai qu’a donné Vladimir Poutine. Un remaniement qui s’inscrit dans le cadre d’une campagne anticorruption lancée il y a déjà quelques semaines, et qui consacre en même temps la domination des services de sécurité dans l’appareil d’État russe.

Le remaniement a surpris, autant par son ampleur que par la variété des institutions qu’il a touché. La gouvernance des régions d’abord, avec la nomination de nouveaux gouverneurs à Kaliningrad, Sébastopol, Yaroslav et Kirov. Dans ce dernier cas, Vladimir Poutine a acté le renvoi de Nikita Belykh, arrêté il y a un mois pour corruption. Le président russe s’est ensuite attaqué aux districts fédéraux, ces huit “super régions” administrées par des représentants plénipotentiaires (peu ou prou l’équivalent de nos préfets) : le district fédéral de Crimée, créé à la suite de l’annexion de la péninsule en 2014, a été dissous, la région rejoignant le District fédéral du Sud : une décision qui représente pour le quotidien Vedomosti un symbole de la fin de la période de transition pour la Crimée, ainsi qu’un signe que son intégration dans le système politique et bureaucratique russe est terminée “. Le représentant plénipotentiaire du désormais défunt District fédéral de Crimée a pris la tête du District fédéral du Caucase du Nord, tandis que de nouvelles têtes ont aussi été nommées dans les districts fédéraux du Nord-Ouest et de Sibérie. Nomination aussi d’un nouveau vice-commandant de la Garde nationale et d’un nouveau directeur des douanes. Enfin, l’actuel ambassadeur de Russie en Ukraine a été renvoyé, le remplaçant n’ayant toujours pas été décidé.

Certains observateurs ont parlé de purge, un terme qui semble peu adapté considérant que, note Vedomosti, la majorité des personnes ayant perdu leur poste le 28 juillet ont été renommées ailleurs. Il ne fait pourtant pas de doute que de tels changements sur une période aussi réduite sont peu courants. Alors, pourquoi un tel remaniement, et pourquoi maintenant ?

Lutte contre la corruption… et l’incompétence

Ces changements de gouverneurs et de représentants plénipotentiaires se font à moins de deux mois des élections parlementaires, une “coïncidence” qui amène plusieurs médias à interpréter ce remaniement comme une manière de renforcer le contrôle du Kremlin sur les régions à l’approche des élections. Plus largement, ce dernier a aussi lieu alors qu’une série d’arrestations et d’enquêtes touchent depuis plusieurs mois un grand nombre d’officiels dans l’appareil d’État russe.

Le coup de feu aurait été donné l’année dernière par le départ à la retraite de Vladimir Yakounine, proche de Poutine et qui dirigeait jusque-là les chemins de fer russes. Il y a un mois, c’était le gouverneur de Kirov que le Comité d’Investigation arrêtait, l’accusant d’avoir accepté près de 400 00€ de pots de vin. Le Comité d’Investigation a lui-même été victime la semaine dernière d’une perquisition menée par son grand rival du FSB, perquisition qui aboutira à l’arrestation de plusieurs officiers haut placés de l’organisation, soupçonnés de s’être laissé acheté par un gangster local pour organiser sa libération. L’armée n’a pas été épargnée, avec une purge sans précédent dans la flotte de la Baltique. Quelques jours plus tôt enfin, le directeur des douanes se retrouvait au beau milieu d’une rocambolesque affaire de contrebande qui va voir son bureau ainsi que de deux ses maisons perquisitionnées dans une opération largement relayée dans les médias d’État russe : la police y a découvert près de $900 000 en liquide.

Ces événements ne sont pas anodins, non plus que leur timing. Un article du site BNE Intellinews note ainsi que la lutte contre la corruption est le domaine dans lequel les Russes se montrent les plus critiques à l’égard de Vladimir Poutine : dans ce contexte, une telle vague d’affaires à quelques semaines des élections peut être une manière de montrer à la population russe que le gouvernement s’attaque sérieusement à ce problème. Une opération de communication… qui permettrait de se débarrasser en même temps d’éléments peu fiables.

Le tabloïd Komsomolskaya Pravda note en effet que les quatre gouverneurs renvoyés étaient tous relativement mal placés dans un classement d’un think tank russe mesurant l’efficacité des gouverneurs : Kaliningrad s’y trouve entre les places 76 et 79 (sur un total de 85 régions), Sébastopol entre la 57ème et 59ème, Yaroslav à la 83ème place et Kirov à la 70ème. Gazeta fait aussi remarquer que la région de Yaroslav est depuis longtemps vue comme une “région à problème” par le centre : en 2011, Russie Unie n’y a remporté que 29 % des voix. Kaliningrad est aussi régulièrement le théâtre de manifestations, tandis que le gouverneur de Sébastopol était notoirement impopulaire. En fait, affirme le site dans un autre article (qui cite le même classement), “objectivement, les quatre gouverneurs ayant perdu leur poste avaient tous des problèmes dans leurs régions“.

Alors que la popularité du président reste à son plus haut (82 % en juillet), celle des gouverneurs régionaux est généralement basse, ceux-ci étant largement vus par la population comme des officiels cherchant avant tout à se remplir les poches. Saquer des dirigeants régionaux de cette manière est ainsi une façon relativement aisée de renforcer sa popularité, tout en envoyant un signal fort aux élites : à deux mois des élections, pas question de se reposer sur ses lauriers.

Ce mélange d’affaires de corruption et de renvois dans des régions problématiques renforce aussi l’idée, populaire parmi les observateurs de la Russie, que le Kremlin tolère de moins en moins la corruption parmi son élite lorsque celle-ci empiète sur l’efficacité. Si l’on peut être corrompu ou être incompétent, cumuler les deux devient impardonnable.

Les silovikis se renforcent

Depuis le quotidien pro-Kremlin Izvestia jusqu’au férocement anti-Poutine Brian Whitmore (qui travaille pour RFE/RL, un média financé par le gouvernement américain), la majorité des experts et médias ont aussi fait remarquer le poids des services de sécurité dans ces nouvelles nominations. Le nouveau directeur du Service Fédéral des Douanes est ainsi un ancien du FSB (et, note l’analyste Tatiana Stanovaya, “un homme de Sergueï Ivanov et un proche de Patrouchev”), tout comme le nouveau gouverneur de Kaliningrad : ce dernier a longtemps été un garde du corps de Vladimir Poutine au sein du FSO, le Service de Protection Fédéral (un média local a ainsi publié plusieurs photos prises entre 2006 et 2010 le montrant en train d’escorter Vladimir Poutine) avant de devenir le directeur du département du FSB à Kaliningrad. Dimitri Mironov, nommé à la tête de la région de Yaroslav, vient lui aussi du FSO. Le quotidien Kommersant a aussi remarqué la nomination en février dernier d’un gouverneur par intérim pour la région de Toula, qui a lui aussi travaillé au sein du Service de Protection Fédéral.

“Il convient de remarquer que, parmi tous les officiels nouvellement nommés, seuls deux n’ont pas le grade de général. Cela illustre la tendance à l’attraction de personnes issues des services de sécurité vers des postes de gouvernance au niveau fédéral”, affirme le directeur d’un think tank russe pro-Kremlin à Izvestia, avant d’ajouter que “face à un agenda international complexe et le besoin d’optimiser le système de gouvernance intérieure, une telle approche est plus que justifiée.”

Alexeï Makarkine, un analyste au Centre des Technologies Politiques, fait un constat similaire (sans forcément l’approuver de la même manière), déclarant au site internet Rosbalt que si l’élite issue des services de sécurité a toujours eu un poids important dans la Russie de Vladimir Poutine, une nouvelle balance est en train de se dessiner, avec un renforcement du FSB et du FSO jusque dans des structures civiles. Au site internet Gazeta.ru, Makarkine parle aussi d’un renforcement du FSB et du FSO au détriment du Service de Contrôle des Narcotiques et du Service Fédéral des Douanes.

Pour Vedomosti, cette priorité donnée aux forces de sécurité caractérise un retour aux années 2000, quand les anciens des services secrets et de l’armée étaient privilégiés pour les nouveaux postes. Le quotidien financier cite ainsi l’analyste Nikolaï Petrov (qui a prédit un effondrement du régime de Vladimir Poutine avant la fin de l’année), pour qui ce remaniement est “une tentative de Moscou de placer dans les provinces des émissaires en uniforme, pour qui la priorité ne sera pas d’attirer l’investissement ou d’établir des relations avec les élites locales, mais de renforcer le contrôle du centre“.

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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