12 juillet 2016 – En Mongolie, un projet de barrage dérange la Russie

L’info du jour

Un projet de la Mongolie de construire une centrale hydroélectrique avec l’aide d’un prêt de $1 milliard de la Chine irrite la Russie, rapportait ce lundi l’agence Bloomberg. Pékin a donc suspendu le prêt, “en attendant qu’un compromis soit trouvé avec la Russie”. Le Kremlin affirme que son opposition est due à des questions environnementales, affirmant que le barrage pourrait affecter l’approvisionnement en eau du lac Baïkal. Mais pour Oulan-Bator, il s’agit avant tout d’une tentative d’empêcher la Mongolie de renforcer son autonomie à l’égard de la Russie.

C’est un curieux mélange de géopolitique et d’écologie. La Chine est déjà engagée depuis plusieurs années dans une série de projets d’infrastructures en Asie Centrale, notamment dans le domaine énergétique (pipelines). Objectif :  renforcer son influence dans une région stratégique pour son projet de “Route de la Soie”, ce réseau logistique qui devrait relier Chine et Europe, en passant par l’Asie Centrale.

Et si la Mongolie n’est pas au cœur de ce projet, la Chine a tout de même accepté l’année dernière de fournir au pays un prêt de $1 milliard pour la construction d’un barrage hydroélectrique le long de la rivière Eg, ainsi que $100 millions pour la construction des routes qui amèneront au barrage.

La construction de ce barrage est dans la droite lignée de la politique étrangère mongolienne, pays coincé entre deux géants et condamné à constamment faire la balance entre Moscou et Pékin. La stratégie du pays en la matière, qualifié de “politique du troisième voisin” vise ainsi à multiplier les accords bilatéraux avec des pays étrangers tout en maintenant des relations aussi cordiales que possible avec la Russie et la Chine. L’un de ces “troisième voisin” sont les Etats-Unis, avec qui la Mongolie entretient d’excellentes relations : le secrétaire d’Etat américain John Kerry a visité le pays le mois dernier, louant la Mongolie comme un “oasis de démocratie”, rapporte Reuters.

Dans le cas de ce projet, la centrale hydroélectrique permettrait au petit pays de 2,8 millions d’habitants de réduire sa facture énergétique à l’égard de la Russie, qui s’élève pour l’instant à $25 millions par an, affirme Bloomberg. Dans le domaine pétrolier, la Mongolie importe toujours 90% de son pétrole de Russie, même si l’Iran pourrait représenter une nouvelle source d’approvisionnement. Le projet permettrait aussi à la Mongolie de se rassurer par rapport la Chine, le pays craignant d’être exclu du projet chinois de “Route de la Soie”, d’après un article de la fondation JamesTown.

La question environnementale

Mais la rivière dans laquelle sera installé le barrage est l’une des deux seules à se jetter dans le lac Baïkal, connu comme la plus grande réserve d’eau douce à la surface de la Terre. Et cela gêne la Russie, qui a demandé à la Chine que le projet soit suspendu en attendant qu’une solution soit trouvée : Vladimir Poutine lui-même s’est exprimé à ce sujet le mois dernier, déclarant son inquiétude quant à la situation environnementale et proposant que les centrales russes augmentent leurs livraisons d’électricité vers la Mongolie. Une proposition qui va sans doute à l’encontre du désir d’indépendance du pays : le directeur du projet a ainsi déclaré que “nous devons savoir si nous sommes vraiment indépendants, ou une marionnette des Chinois et des Russes. Si nous abandonnons ce projet […] le peuple mongolien saura que nous ne pouvons rien faire sans l’autorisation des Chinois et des Russes“.

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Tracé de la rivière Selenga, qui se jette dans le lac Baïkal // Source : Wikipedia

Dans ce contexte, on peut douter de l’argument “écologique” avancé par le Kremlin. Celui-ci semble néanmoins fondé, le projet de barrage ayant été largement critiqué par de nombreuses organisations environnementales. Ces ONG craignent que la construction du barrage entraîne une diminution du niveau du Baïkal, ce qui mettrait en danger le fragile et unique (75% des espèces présentes dans le lac ne vivent nulle part ailleurs) écosystème du lac. Une telle diminution serait d’autant plus critique que le niveau du lac est déjà historiquement bas, affectée notamment par un barrage hydroélectrique dans la région d’Irkoutsk. Cruelle ironie : à sa construction en 1959, la centrale électrique a durablement affecté la situation environnementale du lac… en augmentant le niveau de l’eau d’un mètre. Cela fut suffisant pour inonder près de 150 000 hectares de terre et déplacer 15 000 personnes.

La Chine ménage la Russie

La suspension du projet par la Chine illustre aussi la stratégie de Pékin en Asie Centrale, qui renforce son influence dans le domaine économique mais cherche à éviter toute confrontation ou même tout désaccord trop important avec la Russie. Malgré la diminution de son influence économique dans la région (Moscou n’a pas les moyens d’y investir à un niveau équivalent à celui de la Chine), la Russie conserve en effet une importante influence politique, issue de la présence de ces pays dans l’URSS pendant plusieurs décennies.

Influence économique et politique sont bien sûr étroitement liés, mais la Russie reste l’acteur principal dans le domaine sécuritaire, par le biais de nombreux accords de coopération militaire signés avec les pays d’Asie Centrale : Moscou dispose ainsi de bases militaires au Kazakhstan, au Kirghizistan et au Tadjikistan, bases qui devraient être renforcées dans les années à venir.

Si Russie et Chine sont en compétition en Asie Centrale, il semble ainsi que les deux puissances se ménagent l’un l’autre dans leurs domaines de prédilection, l’économie et les infrastructures pour la Chine, la politique locale et la sécurité pour la Russie. Un équilibre qui reste fragile : l’annonce d’un général chinois en Afghanistan que son pays souhaitait créer un bloc militaire avec l’Afghanistan, le Pakistan, et le Tadjikistan a ainsi inquiété à Moscou, conduisant la Chine à critiquer la presse occidentale qui aurait surnommé le projet un “OTAN de l’Asie Centrale” et assurant son voisin qu’il ne s’agirait que d’un complément à l’Organisation de Coopération de Shanghai, dont la Russie fait partie.

L’article du jour

BNE Intellinews – Meet the stoligarchs, Putin’s pals who control a fifth of the Russian economy

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les “stoligarchs”, contraction de “State oligarchs”, ces hommes d’affaires et patrons des plus grosses entreprises publiques qui contrôlent une grande partie de l’économie russe. C’est clair, c’est instructif, et c’est indispensable pour comprendre comment fonctionne la Russie d’aujourd’hui.

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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