Revue de presse – L’arrestation d’un “gouverneur libéral” sème le trouble

L’arrestation spectaculaire du gouverneur de la région de Kirov, interpellé, aux dires du Comité d’Investigation russe, alors qu’il recevait un pot-de-vin de 400 000€ dans un restaurant moscovite, a secoué durant le week-end le monde politique russe. Nikita Belykh est en effet connu comme un homme critique du Kremlin et relativement proche des milieux d’opposition, bien que l’annonce de son mandat à la tête de l’oblast de Kirov en 2008 avait été véhément critiqué par plusieurs membres de cette même opposition. Il est aussi le troisième gouverneur de région a être arrêté en moins d’un an. La nouvelle a donc sans surprise généré un torrent de commentaires dans la presse russe.

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Nikita Belykh lors de son arrestation // Source : Comité d’Investigation

Une image tirée d’un mauvais film” ; “une arrestation comme sortie d’un mauvais polar” : le site proche de l’opposition Znak.com tout comme le journaliste et militant russe Oleg Kashin sur le portail allemand DW.com remarquent avant tout le caractère surréaliste de l’affaire : Belykh, pris en flagrant délit, photo à l’appui, avec des liasses de billets étalés sur la table d’un restaurant de la capitale. “Mais aucune surprise à ça” ajoute Oleg Kashin, “parce que la politique russe dans son ensemble ressemble à un mauvais film“.

Thème principal de cette arrestation dans la presse russe : la proximité de Nikita Belykh avec l’opposition. Vedomosti a ainsi titré son article de ce lundi sur la nouvelle “L’arrestation d’un libéral“, tandis que le très pro-Kremlin Life publiait samedi une tribune intitulée “L’effondrement corrompu de l’opposition russe“. Sans surprise, les analyses diffèrent. Vedomosti, quotidien financier plutôt libéral, affirme ainsi que l’arrestation du gouverneur va renforcer les positions des “silovikis” (bloc de l’élite composé des membres des forces de sécurité). Sans exempter Belykh, Vedomosti cite aussi un anonyme “ancien officiel régional” affirmant que “travailler avec des caisses noires dans les régions est une pratique relativement habituelle“. Le gouverneur de Kirov a ainsi reconnu avoir touché l’argent, mais affirme que celui-ci était destiné à la région.

Life préfère rappeler les liens entre Nikita Belykh et plusieurs membres honnis de l’opposition tels que Maria Gaïdar, qui était jusqu’à récemment le bras droit de Mikheil Saakashvili, ex-président de la Géorgie et actuel gouverneur d’Odessa, en Ukraine. Mais Maria Gaïdar a aussi travaillé avec Nikita Belykh à Kirov : chargée aux affaires sociales, elle aurait, d’après le tabloïd russe, était impliquée dans un programme de rénovation des équipements médicaux “particulièrement inefficace“. Conséquence de leur action, “la région de Kirov est aujourd’hui dans une situation extrêmement difficile du point de vue socio-économique, avec notamment de nombreuses manifestations dues au chômage et à l’absence de perspectives“, affirme encore Life. Autre nom, celui de l’opposant politique et militant anticorruption Alexeï Navalny, qui a travaillé comme adjoint de Belykh et qui a été récemment décrit par la télévision russe comme un agent au service du renseignement britannique. Life relaie enfin les déclarations de Dmitry Gorovtsov, membre du comité de la Douma sur la sécurité et contre la corruption :

[Dmitry Gorovtsov] note que l’arrestation de Nikita Belykh offre une image peu appréciable de la corruption dans les échelons les plus élevés de l’administration régionale. Néanmoins, cette affaire est différente, car Nikita Belykh est proche de l’opposition non-systémique, qui passe son temps à “dénoncer” le pouvoir en s’affirmant comme une autorité morale.

Dans un article intitulé “Une arrestation théâtrale“, Vedomosti note néanmoins que ces liens du gouverneur de Kirov avec l’opposition sont relativement anciens et que depuis, Belykh était devenu “un gouverneur comme les autres, supportant même Russie Unie aux élections“. Pour le quotidien, Belykh, qui avait été nommé à la tête de la région de Kirov en 2008, était avant tout un “vestige” de la tentative de libéralisation de Dmitri Medvedev, à l’époque président de la Russie.

Enfin, certains s’intéressent au timing de l’arrestation, qui ne résulte probablement pas d’un hasard pour le politologue Andreï Pertsev, du centre Carnegie :

Les arrestations d’officiels russes de haut niveau sont liées au calendrier politique, de manière inextricable. […] L’affaire Nikita Belykh a démarré au bon moment, juste avant les élections législatives. – Où sont les résultats ?* demande l’électeur. – Les voilà ! répond le pouvoir. C’est pour cela que l’affaire Nikita Belykh sera couverte en détail dans les médias […] : le gouverneur de Kirov est une victime idéale.

Pour le politologue, la manière même, très médiatique, dont le Comité d’Investigation a mené son arrestation montre enfin que ce dernier est devenu un excellent outil de communication politique. “Les enquêteurs ont mis en place un véritable show, presque en direct : admirez, citoyens, le fraudeur, et l’efficacité avec laquelle nos forces de sécurité travaillent !”. Il prédit ainsi qu’“au vue de la manière dont les choses ont démarré, l’enquête sur Nikita Belykh promet d’être aussi publique que possible“.

 

*L’expression en russe, “gdié posadki ?“, est une référence à une célèbre phrase de Vladimir Poutine alors qu’il rabrouait des oligarques en 2009. Voir cet article du Courrier International de l’époque ; voir aussi cette vidéo (non sous-titrée, la réplique se trouve à 00:43)

 

 

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