Revue de presse – En Russie, la géopolitisation du hooliganisme

Une grande partie des médias ainsi que de la classe politique russe a interprété les violences entre des supporteurs russes, anglais et français à Marseille et Lille comme un prolongement du conflit qui se déroule entre la Russie et l’Ouest. Une grille de lecture géopolitique qui permet de justifier, voire même de glorifier, l’attitude des hooligans russes.

Cette vision du hooliganisme comme une véritable extension de la lutte patriotique commence chez les hooligans eux-mêmes : un article de l’agence de presse Reuters décrit ainsi comment ces groupes de supporteurs, proches des milieux ultra-nationalistes russes, se perçoivent eux-mêmes comme les « soldats du Kremlin ».

« Nos fans à Marseille sont une vraie copie de la politique étrangère russe », écrit le professeur Sergeuï Medvevdev (École des hautes études en sciences économiques de Moscou) sur les réseaux sociaux, après les affrontements de samedi dans la ville de Marseille. Pour lui, la mentalité des hooligans russes se résume à « nous ne gagnerons pas le championnat, mais au moins on aura tabassé quelques personnes et fait en sorte que le monde entier nous regarde ».

Très vite après les premiers incidents, plusieurs médias russes ont adopté d’eux-mêmes l’angle du conflit géopolitique. Quelques heures après les affrontements, le site Life ! (anciennement LifeNews) titrait ainsi son court article sur les évènements « Drame à Marseille, ou ce que cela signifie de réveiller l’ours russe ». La chaine d’Etat russe « Vesti » prenait le même jour des accents martiaux, décrivant dans son bulletin comment une poignée de Russes avaient repoussé une horde de Britanniques ivres, d’après le journaliste britannique Shaun Walker.

L’angle géopolitique va se dérouler les jours suivants, alors que le Kremlin, qui avait d’abord critiqué l’attitude des hooligans russes par la voix de son ministre des sports, se met à dénoncer les « provocations » de supporters anglais et s’indigne de l’arrestation de fans russes. Le tout va virer à l’incident diplomatique le 15 juin lorsque Moscou décide de convoquer l’ambassadeur français en Russie pour s’expliquer sur l’arrestation d’un car de supporters russes. Les autorités russes fustigent alors l’absence de sécurité autour et dans les stades, responsable, selon eux, des débordements. Trois jours après avoir dénoncé l’attitude des supporters russes, le ministre des Sports déclare ne pas pouvoir exclure de nouveaux incidents, expliquant que « les supporters russes sont provoqués en permanence » et que « peu importe ce qui se passe, les Russes sont déclarés coupables ».

Dans une tribune publiée le même jour par l’agence de presse d’Etat RIA Novosti, Maxime Kononenko (un journaliste russe) déclare tout de go : « Je n’ai pas honte des fans russes ». Dans cet article, lu plus de 200 000 fois et partagé plus de 8000 fois en à peine plus de 24 heures, Kononenko, qui se présente comme un homme « résolument pacifique » se refuse à décrire les affrontements entre supporters comme de la violence : « la violence, c’est quand un côté veut se battre et l’autre ne veut pas […] à Marseille, tout le monde voulait se battre. Ce n’est donc pas de la violence, mais un affrontement honnête ».

« La profonde satisfaction de savoir que votre nation gagne une guerre »

Mais Kononenko va plus loin. Pour lui, critiquer l’attitude des supporters russes, c’est faire preuve de manque de patriotisme.

« Et je suis surpris par ceux qui disent avoir honte. Honte de quoi ? Que vos concitoyens ne respectent pas les lois européennes quand ils sont en Europe ? Pour moi, cela n’a rien de honteux. J’ai honte quand des Russes viennent dire que les lois sont bonnes en Europe, mais mauvaises en Russie. Voilà ce qui me fait honte : pas les lois russes, mais le Russe qui choisit l’Europe. […] J’ai honte de ces Russes qui choisissent leurs lieux de vacances selon un critère « tant que ce n’est pas russe ». J’ai honte de ceux qui ne vont pas skier sur de la neige russe. J’ai honte des Russes qui fêtent le Nouvel An sans un sapin. Mais une armoire à glace russe qui pète la mâchoire d’une autre armoire à glace qui n’est pas russe, je n’en ai pas honte. »

Pour le journaliste, l’affrontement entre les supporters russes et anglais n’est ainsi qu’une prolongation du conflit entre l’Ouest et la Russie :

« Mais regardons les choses en face. Ils [l’Europe] voulaient la guerre, n’est-ce pas ? Bien sûr qu’ils voulaient la guerre. Toutes ces histoires douteuses sur le dopage au niveau national. Tous ces mensonges sur « l’occupation de la Crimée ». Tous ces délires sur la menace russe envers les pays baltes ( ?!). […] Encore une fois, je n’y connais rien en football. Mais il n’y a pas besoin de connaître les lois de la guerre pour ressentir la profonde satisfaction de savoir que votre nation gagne une guerre. Même une guerre aussi petite et, à première vue, criminelle, que celle entre fans de football ».

La tribune de Maxime Kononenko est notable non seulement en raison de sa publication dans une agence de presse de l’Etat russe, mais aussi parce qu’elle a rencontré un succès massif.

Mais des arguments similaires ont été employés par plusieurs politiques ou fonctionnaires russes. A l’annonce de la condamnation de trois supporters russes à des peines allant de un à deux ans de prison, un député russe s’est insurgé contre une décision « politiquement motivée », dénonçant des « double standards », des éléments de langage très régulièrement utilisés par le pouvoir russe pour critiquer les états européens ou les USA.

Dans une tribune pour le site Life (proche du pouvoir), intitulée « Notre réponse aux commissaires français », un représentant du puissant « Comité d’Investigation » russe a aussi recadré la polémique entourant les supporteurs russes dans un contexte international. En plus de critiquer la passivité de la police française, qu’il compare à celles des films de la série « Taxi », Vladimir Markin affirme que les incidents à Marseille illustrent une tendance de l’Ouest à « changer les règles du jeu » dès que la Russie devient « trop douée ». Les exemples se trouveraient donc dans les affrontements entre supporteurs, dans le sport en général (les accusations de dopage contre la Russie en seraient un bon exemple, d’après Markin) mais aussi en relations internationales :

« Combien de négociations ont été menées pour décider des règles de l’OMC, tout ça pour que, dès que la Russie s’adapte à ces règles, l’Ouest revienne sur celles-ci […] C’est avec les règles qu’ils ont eux-mêmes créés que la sécession du Kosovo a été justifiée par une cour internationale. Mais quand ces mêmes règles devraient s’appliquer à la sécession de la Crimée, ils se sont mis à affirmer que ces règles ne nous concernaient pas. »

Vladimir Markin, qui s’était illustré il y a quelques mois en réclamant l’ouverture d’une enquête sur les missions spatiales des USA sur la Lune, est l’un de ces –nombreux– officiels russes aux déclarations tonitruantes qui font la joie des médias locaux autant qu’étrangers, et qu’on aurait donc tendance à ne pas prendre au sérieux. Mais, alors que la société russe reste chargée en rhétorique patriotique et que la légitimité de Vladimir Poutine se fonde désormais en bonne partie sur ses succès de politique étrangère, la présentation des violences à Marseille comme un véritable affrontement géopolitique est devenue une grille de lecture relativement « standard » dans les médias russes. Peu importe si, à deux ans de la Coupe du monde qui se déroulera en Russie, le message envoyé aux instances sportives internationales ainsi qu’à tous les pays dont les citoyens se rendront en Russie pour supporter leur équipe n’est pas particulièrement positif.

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