Boris Akounine – “Ma grand-mère était une vieille bolchevik”

Cet article a fait l’objet d’une publication sur le site « Russie Info »

Boris Akounine, sans doute l’écrivain russe contemporain le plus populaire aussi bien dans son pays natal qu’à l’étranger, a récemment accordé une interview au journal en ligne russe “Lenta”. Vous en trouverez ci-dessous une traduction -très- partielle (l’interview est relativement longue, par manque de temps j’ai simplement sélectionné quelques questions qui me paraissaient particulièrement intéressantes).

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Boris Akounine // Photo : Sergueï Karpov – TASS

D’où vient votre intérêt pour le Japon, et depuis quand ?

Depuis l’enfance. Ça a commencé avec un livre. Je l’ai découvert à l’âge idéal, au moment où se fixent les intérêts. Je n’essaierai pas de le relire aujourd’hui, je pense qu’il me laisserait indifférent mais, à l’époque, j’étais fasciné. C’était un livre sur les acteurs de théâtre Kabuki (théâtre japonais traditionnel, ndt) et c’était merveilleux, beau et mystérieux à la fois… c’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser au Japon.

Et puis, lors de nos leçons de géographie, nous devions nous diviser les pays du monde entre élèves, et je me suis retrouvé avec la Tunisie et le Japon. Par hasard. Il fallait récupérer des articles de journaux et écrire des rapports périodiques. Il ne se passait pratiquement rien en Tunisie, au contraire du Japon. D’ailleurs, c’est à cette époque que Yukio Mishima (écrivain japonais décédé en 1970, ndt) est mort, en se faisant seppuku. Je me rappelle d’un long article dans le journal « Za roubiejom » (« A l’étranger ») intitulé « Les héritiers des samouraïs ». C’était quelque chose d’impressionnant, d’extraordinaire, qu’un écrivain puisse s’ouvrir l’estomac de cette manière ! Une fois, un membre de l’Union des Ecrivains était venu à notre école. Je me rappelle plus de son nom, mais c’était incomparable – je ne pouvais pas imaginer cet écrivain faire la même chose que Mishima.

D’après ce que j’ai compris, vous êtes parti au Japon après avoir été diplômé ?

J’étudiais encore à l’Institut (Institut des pays d’Asie et d’Afrique de Moscou, ndt) lorsque je suis parti au Japon. On a eu beaucoup de chance, parce qu’à l’époque l’université de Moscou venait de conclure un accord d’échange avec une université japonaise privée, dirigée par un vieil homme aussi riche qu’excentrique, et qui adorait la Russie et l’Union Soviétique. Et nous avons donc pu participer à un échange d’étudiants. A la fin des années 70, c’était une chance extraordinaire.

La première fois que je suis arrivé au Japon (c’était aussi la première fois que j’allais à l’étranger), j’ai eu l’impression de passer d’un film en noir et blanc à un film en couleur. Le premier jour, c’était presque douloureux de regarder toutes ces couleurs. Et quand je suis retourné en Russie un an plus tard, je voyais mon pays avec un regard complètement différent. J’avais l’impression d’être dans le film « Mon ami Ivan Lapchine » (Wikipedia) : cette prédominance de gris, de marron, ces visages fermés… c’est des choses naturelles quand vous avez grandi avec, mais que je voyais soudainement d’un œil différent.

Les années 70 sont une décennie de stagnation, en URSS notamment. Est-ce que votre séjour à l’étranger a modifié votre manière de voir les choses, ou est-ce que vous aviez déjà une vision bien précise de ce qui se passait avant de partir ?

Pour commencer, j’étudiais dans un institut très strict où la moitié des étudiants servaient dans des organisations officielles. C’était un rythme de vie habituel pour moi pour moi, toutes ces réunions du Komsomol (les jeunesses communistes, ndt) où tout le monde s’ennuyait, le travail social et tout le tralala… Et quand c’est le seul système que vous connaissez, ça ne vous dérange pas. J’étais un garçon soviétique ordinaire, qui était parti pour faire une carrière soviétique ordinaire. Et l’apogée d’une carrière soviétique c’était de pouvoir faire des voyages à l’étranger, de commander des saucisses finlandaises et de recevoir une « Jigouli » (célèbre voiture soviétique, ndt) sans être des années sur une liste d’attente.

Plus tard, je suis allé au Japon et j’ai vu comment vivaient ceux qui avaient accompli ce rêve, les employés de notre ambassade et les journalistes d’ITAR-TASS (agence de presse soviétique, ndt). J’étais horrifié de voir ces gens qui vivaient des ghettos bétonnés, qui économisaient le moindre kopeck, qui faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour un chèque ou un certificat de plus, et j’ai compris que c’est un bonheur dont je n’avais pas besoin. Je suis reconnaissant de cette expérience au Japon, parce qu’elle m’a libéré de ce modèle imposé de protection sociale.

On entend souvent dire que les années 70-80 en URSS ont infantilisé la population.

Non, je n’ai jamais eu le sentiment que les gens de notre génération aient été infantilisés, bien au contraire. Les jeunes d’aujourd’hui sont infantilisés, et je pense que nous murissions beaucoup plus vite à l’époque. La raison est très simple : la société soviétique était dysfonctionnelle, au sens éthique. J’ai été confronté très jeune au fait qu’autour de moi, le mensonge était permanent. Et moi aussi j’ai dû apprendre à mentir, à prétendre, simplement pour pouvoir vivre une vie normale, ce qui développe très vite la capacité à penser en double. C’est terrible d’un point de vue éthique mais excellent d’un point de vue intellectuel, ça développe un instinct de survie, et très jeune.

J’ai l’impression que de nos jours, un jeune homme reste un enfant jusqu’à la trentaine, il cherche encore son chemin dans la vie. C’était différent pour ma génération : nous sortions de l’université à 22 ans, et la majorité de notre vie était décidée.

Et c’était différent par rapport à la génération de vos parents et grands-parents ?

Oh oui, bien sûr. Ma grand-mère était une vieille bolchevik. Elle avait participé à la guerre civile, et était restée très « Notre locomotive va de l’avant ! » (chanson révolutionnaire de l’époque de la guerre civile, ndt). Elle était déjà vieille bien sûr, passait la journée a regarder la télé et à faire la sieste, mais dès qu’elle entendait quelque part un chant révolutionnaire elle relevait la tête comme un cheval de combat et se mettait à entonner la chanson.

Comment vous êtes-vous familiarisé avec la littérature russe ?

Pour commencer, je suis le fils d’un professeur de langue et de littérature russe. La maison était remplie de livres ou, comme ça se faisait beaucoup à l’époque, de magazines littéraires dont tout le contenu idéologique avait été arraché pour conserver précieusement ce qui restait. A la maison, nous lisions en permanence.

Ensuite, quand j’étais enfant, mes parents cachaient les livres, et je crois que c’est très important pour encourager à la lecture. Je me rappelle par exemple très bien comment ma mère m’a fait lire « Guerre et Paix » quand j’avais onze ans. Elle m’a dit, tu vois ces quatre gros volumes, je ne veux pas les voir entre tes mains, tu es trop jeune, tu ne comprendras rien. Et naturellement, dès qu’elle est sortie de la maison, je me suis empressé de les dévorer au lieu de jouer aux petits soldats.

A l’époque je lisais énormément de livres. Peut-être trop tôt, mais en fin de compte je ne pense pas. J’ai lu «Le maître et Marguerite » quand j’avais dix ans. Je n’ai rien compris, mais j’ai ressenti quelque chose. Les enfants ont une forte capacité à ressentir les choses. Même s’ils ne comprennent pas, ils ressentent qu’il y a là quelque chose d’attirant, de charismatique.

 

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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