07 avril 2016 – Vladimir Poutine reprend la main sur l’Histoire russe

L’info du jour

Dans un décret signé le 4 avril, Vladimir Poutine a fait passer la gestion de l’Agence Fédérale des Archives sous le contrôle direct du Président, quelques semaines après le renvoi de Sergueï Mironenko, le directeur historique de l’institution depuis sa création en 1992.  Quelques jours plus tard, le président annonçait la création d’une organisation destinée à “populariser” l’Histoire russe. Une bonne occasion de revenir sur la relation, parfois conflictuelle, entre l’Etat russe et l’Histoire, ainsi que la perception ambivalente des Russes face à la période staliniste.

[Journaliste] – Est-ce que vous connaissez des secrets d’Etat ?

[Mironenko] – […] Non, je n’en connais pas un seul.

[Journaliste] – Et est-ce qu’il y a dans les archives fédérales des secrets qui pourraient faire trembler le monde ?

[Mironenko] – Je ne pense pas, non. Quel genre de secrets, par exemple ?

[Journaliste] – Je ne sais pas moi… par exemple, que Napoléon était une femme.

[Mironenko] – Napoléon n’était pas une femme. C’était un homme.

La question des secrets, Sergueï Mironenko, l’ex-directeur des Archives Fédérales, l’évacue assez vite, notant dans une -très intéressante- interview au site russe “Snob” que les archives fédérales contiennent entre 4 et 5% de documents classifiés, un chiffre d’après lui proche de ce qui se fait dans les pays occidentaux. Il enchaîne en racontant une discussion avec Alexandre Yakovlev, ambassadeur soviétique et membre du Politburo à la fin des années 80 :

[Mironenko] – Alexandre Yakovlev, avec qui j’ai souvent discuté, m’a un jour dit : “Sergeuï Vladimirovitch, croyez-moi, j’étais membre du Politburo et dirigeant du Comité Central et je vais vous dire honnêtement : je ne connaissais pas un seul secret d’Etat.

[Journaliste] – Il ment.

[Mironenko] – Non. Il en sait beaucoup, mais ce ne sont pas des secrets d’Etat. Pour lui, le seul secret d’Etat, c’était la liste des agents soviétiques [à l’étranger]. Quand il était ambassadeur au Canada, il avait cette liste. C’est le seul secret d’Etat, tout le reste ce sont des âneries.

Mironenko, l’homme qui a supervisé l’ouverture des archives soviétiques après la chute de l’URSS, n’est plus en odeur de sainteté au Kremlin. Ses désaccords avec le Ministre de la Culture sont bien connus, et se sont cristallisés l’année dernière autour de la question des “28 gardes de Panfilov”, histoire mythique de la Seconde Guerre Mondiale dénoncée par Mironenko comme étant… un mythe, justement.

L’histoire officielle veut que ces 28 hommes se soient sacrifiés lors de la défense de Moscou en novembre 1941, détruisant 18 tanks allemands en une journée avant d’être tous tués. Seulement voilà : une enquête réalisée par un procureur militaire en 1948, non content d’avoir retrouvé six des 28 hommes (censés avoir été tous tués), conclu que cette histoire de résistance héroïque n’est que “pure fantaisie” : plusieurs des “gardes” retrouvés vont en effet admettre que la version diffusée dans la presse avait très largement exagéré.

Le rapport de 1948 sera enterré par les autorités soviétiques, peu désireuses de tuer ce qui est désormais l’une des histoires les plus célèbres de la guerre. La déclassification de l’enquête dans les années 90 ne sera d’ailleurs pas suffisante pour mettre fin à un mythe connu de tous les Russes : aussi, lorsqu’est annoncé en 2015 le tournage d’un film soutenu par le Ministère de la Culture sur les “28 gardes de Panfilov”, Sergueï Mironenko décide de publier l’enquête du procureur militaire soviétique directement sur le site internet des Archives Fédérales. L’initiative ne plaît pas au ministre de la Culture, qui a vocalement soutenu le film et rappelle dans un communiqué que “un archiviste n’est pas un écrivain, un journaliste, ou un combattant contre les mensonges historiques“. Et si Mironenko nie que la passe d’armes entre les deux hommes ait précipité son renvoi, celle-ci n’a certainement pas aidé (dans l’interview donné à Snob, Mironenko refuse d’en dire plus sur ses désaccords avec le ministre de la Culture et note malicieusement “Mais je vous en parlerai un jour, c’est une histoire très intéressante“).

Bande annonce du film “Les 28 de Panfilov”, sortie prévue en 2016 (des sous-titres en français sont disponibles)

Vladimir Poutine semble en tout cas d’humeur historique, ces derniers temps. Quelques jours après la prise de contrôle des Archives Fédérales, le président russe a en effet annoncé la création d’une fondation, sous tutelle du gouvernement russe, destiné à “populariser” l’Histoire russe. Pour un universitaire russe cité par l’AFP, cette organisation pourrait être une nouvelle tentative des autorités de “réhabiliter le passé soviétique”. Le décret annonçant la création de la fondation ne mentionne néanmoins pas l’Histoire soviétique en particulier, ne parlant que d’une volonté de “popularisation de l’Histoire russe dans notre pays et à l’étranger, de protection de l’héritage et des traditions de la nation russe“. Le décret mentionne aussi que l’ensemble des membres du fonds sera nommé par le président russe.

Si on peut douter que cette fondation cherchera à promouvoir une vision “académique” de l’Histoire russe, il faudra donc attendre ses premières initiatives pour véritablement en juger. Le fait que certains universitaires craignent que le premier objectif de la fondation soit la réhabilitation de l’URSS tient sans doute à un regain de popularité, encouragé par le Kremlin, d’une vision de Staline comme “manager efficace” et “vainqueur de la Grande Guerre Patriotique” plutôt que comme “tyran”.

Un sondage du Centre Levada permet ainsi d’observer qu’alors que la perception de Staline était relativement polarisée au début des années 2000 (38 % des Russes en ayant une perception positive, et 43 % négative), celle-ci est aujourd’hui beaucoup plus éparpillée : la proportion de Russes percevant le leader soviétique de manière positive n’a presque pas bougé (37 %), mais seuls 17 % des Russes en avaient en mars 2016 une perception négative. Dans le même temps, le pourcentage de Russes percevant Staline de manière “indifférente” est passé de 12 % en 2000 à 32 % en mars 2016.

Le phénomène n’est pas absolument nouveau (54 % des Russes considèrent aujourd’hui que Staline a “joué un rôle positif” dans l’Histoire du pays, contre 53 % en mars 2003) mais certaines évolutions sont clairement visibles : ainsi, plus d’un quart des Russes (26 %) considèrent aujourd’hui que les répressions sous Staline étaient une “nécessité politique, historiquement justifiable”, contre 9 % en 2007. Dans le même temps, le pourcentage de personnes considérant ces répressions comme un “crime politique ne pouvant être justifié” est passé de 72 % en 2007 à 45 % aujourd’hui.

Reflétant la perception ambivalente mais de plus en plus positive des Russes quant à la période stalinienne, le pouvoir russe a ces dernières années oscillé entre critique et justification, louant par exemple les accomplissements de Staline tout en soutenant l’ouverture à Moscou d’un musée dédié aux victimes du Goulag. Et si en 2009 Poutine condamnait le pacte Ribbentrop–Molotov (qui a vu l’Allemagne Nazi et l’URSS signer un accord de paix et se diviser dans une clause secrète une partie de l’Europe Centrale) comme étant “immoral”, il affirmait 5 ans plus tard à de jeunes historiens russes que le pacte n’avait “rien de critiquable” : “Qu’est ce qu’il y a de mal à ce que l’URSS ne veuille pas faire la guerre ?“.

Si les déclarations officielles semblent parfois contradictoires, il ne fait néanmoins que peu de doute que la politique actuelle place l’exaltation de l’Histoire russe au premier plan, bien avant la recherche d’un consensus historique : Vladimir Medinskii, le Ministre de la Culture si souvent en conflit avec l’ex-directeur des Archives Fédérales, a ainsi pu déclarer que “les faits en eux-même ne veulent pas dire grand chose. J’irai même plus loin : dans la mythologie historique, ils ne veulent rien dire. […] Si vous aimez votre patrie, votre peuple, votre Histoire, tout ce que vous écrirez sera toujours positif“. Une vision diamétralement opposée de celle de Sergueï Mironenko, qui affirmait que “l’objectif de l’Histoire, c’est la recherche de la vérité. Et la tâche d’un véritable historien est de recherche cette vérité, en fouillant dans les archives, en lisant les correspondances, en collectant des informations pour tenter de comprendre ce qui a pu se passer“. Et si Vladimir Medinskii est toujours Ministre de la Culture, Sergueï Mironenko n’est plus directeur des Archives Fédérales.

L’article du jour

In Moscow’s Shadows – Putin’s new National Guard – what does it say when you need your own personal army?

Que signifie la création par Vladimir Poutine d’une “Garde Nationale” qui réunira l’ensemble des forces de sécurité intérieure ? Pour l’universitaire Mark Galeotti, cette nouvelle institution, qui sera dirigée par un proche de Vladimir Poutine, illustre la crainte grandissante du Kremlin envers de possibles protestations de masse.

 

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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