24 mars 2016 – Bruxelles : quand les médias russes soupçonnaient des Biélorusses

L’info du jour

Les attentats qui ont frappé Bruxelles le 22 mars ont été l’occasion d’une habituelle frénésie sur les réseaux sociaux, mélange d’appels à l’aide et de solidarité mais aussi de rumeurs non vérifiées, relayées innocemment ou au contraire avec l’objectif explicite de semer la confusion. Sur l’internet russophone, c’est une histoire en particulier qui a commencé à se répandre quelques heures après l’annonce des attaques : l’implication supposée de trois citoyens biélorusses dans les attentats. Démentie en fin de journée, cette “information” a pourtant eu le temps de faire le tour de plusieurs grands médias russes. Un raté parti d’un article de Sputnik et de Life News, une chaîne de télévision russe qui n’en est pas à son coup d’essai en matière d’information douteuse.

Le premier à dégainer est le service biélorusse de Sputnik, qui titre peu après les attaquesSource : trois suspects des attentats en Belgique sont des citoyens biélorusses“. Deux heures avant, Life News avait publié un article affirmant que les services de sécurités russes avaient “prévenu la Belgique” de la présence de deux frères biélorusses qui se seraient convertis à l’Islam et aurait été formé par Daesh en Syrie. Donnant -apparemment- du crédit à cette information, Life News avait, le 14 mars, déjà publié un article concernant ces deux Biélorusses, affirmant que ces derniers préparaient un attentat en Belgique.

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Source : Sputnik 

Ces trois articles, tous basés sur des sources anonymes, vont être ensuite repris dans l’après-midi par de nombreux médias russes, incluant Lenta, RBC ou encore RIA Novosti, ces derniers se basant uniquement sur les informations contenues dans les articles de Sputnik et Life News. L’annonce dans l’après-midi que les services de sécurité biélorusses étaient en train de “vérifier” l’information va être interprétée par beaucoup comme une semi-confirmation.

Mais en fin d’après-midi, le service biélorusse de “Radio Liberté” met un sérieux plomb dans l’aile de la théorie, affirmant avoir discuté avec les deux frères : “si nous sommes de kamikazes, pourquoi sommes-nous vivant ?” demande l’un des deux. “Si nous sommes des terroristes, pourquoi n’avons nous pas été arrêtés ?“. Un peu plus tard, un autre site russe publie leur propre interview des deux frères, dans laquelle ils nient à nouveau ces informations et affirment même être allé voir la police belge après l’article publié par Life News le 14 mars. “Ils nous ont répondu qu’ils n’avaient rien contre nous“. Plus tard, les services de sécurité biélorusses vont déclarer qu’au moins un des frères se trouvait en Biélorusse lors des attentats, achevant de tuer cette théorie (le parquet fédéral belge a depuis annoncé les principaux suspects des attentats : aucun n’est Biélorusse).

Ce démenti ne va pas empêcher la chaîne d’Etat Rossiya 24 de consacrer un reportage à la question dans son journal du soir. Le tabloïd pro-Kremlin Komsomolskaya Pravda va lui aussi y aller de son article un peu plus tard, en incluant cette fois le déni des frères.

 

Comment expliquer que tant de médias russes ordinairement sérieux ait pu relayer une information issue d’une source anonyme et publiée par deux médias plus connus pour leurs interviews d’experts conspirationnistes que pour leur intégrité journalistique ? Une explication possible est que ces journaux ne voulaient simplement pas passer à côté d’un potentiel scoop monumental, malgré le peu de fiabilité de la source. Explication alternative (ou complémentaire) : Life News est souvent considérée comme bénéficiant d’une importante proximité avec les services de sécurité russes, qui auraient utilisé la chaîne de télévision à plusieurs reprises pour faire “fuiter” des informations compromettantes, notamment contre des membres de l’opposition. Sachant cela, les médias russes ont peut-être supposé que Life News disposait d’un accès qu’ils n’avaient eux-même pas, les conduisant à surestimer la fiabilité de l’information.

Dans le même registre, on peut aussi se perdre en conjectures sur la raison de la publication de cette fausse information, depuis la simple volonté de buzz jusqu’à l’opération d’enfumage. Dans tous les cas, la supposée participation de Biélorusses aux attentats de Bruxelles aura suivi le schéma classique des rumeurs à l’époque de l’internet : une montée en puissance soudaine, qui aura abouti à ce que l’information soit reprise par tous les grands médias russes, puis un dégonflage tout aussi rapide. Jusqu’à la prochaine fois.

L’article du jour

Carnegie – Russian Elite Opinion After Crimea

Si les sentiments de l’opinion publique russe sont observés, comptabilisés, analysés et décortiqués dans de nombreux sondages, ceux de l’élite au pouvoir sont devenus ces dernières années beaucoup plus difficiles à appréhender. Le centre Carnegie tente dans cet article de fournir des clés de compréhension sur les opinions de l’élite russe, malgré le renfermement de celle-ci et l’absence de données fiables en la matière. Cette analyse très poussée ne fournit d’éléments nouveaux majeurs, mais représente l’un des meilleurs résumés de ce qui se sait sur ce sujet aujourd’hui sur ce sujet : resserrée, l’élite russe partage des opinions similaires au reste de la population. Et si le versant “libéral” de cette élite n’a pas disparu du champ politique, il est aujourd’hui marginalisé par les “silovikis”, ces anciens des services de sécurité.

 

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