21 mars 2016 – L’Asie Centrale, nouveau front russe contre le terrorisme ?

L’info du jour

L’exercice conjoint de lutte antiterroriste des armées russes et tadjiks disposait cette année d’un argument de taille : des bombardiers stratégiques TU95MS et Tu-22M3, déployé par l’armée de l’air russe au-dessus du Tadjikistan pour des “exercices de communication“. La présence de ces bombardiers, ainsi que le fait que l’exercice ait compris pour la première fois des éléments de l’armée russe ne provenant pas de sa base du Tadjikistan, serait pour certains observateurs une indication de la nervosité grandissante de Moscou face à la menace islamiste en Asie centrale… et à la possibilité que cette menace s’exporte au cœur de la Russie.

Ainsi, pour le blog spécialisé “Russian Defense Policy“, le fait que “la Russie ait sans doute déployé pour la première fois des bombardiers stratégiques pour un exercice d’entrainement au-dessus d’un pays de l’ex-URSS […] pourrait indiquer que Moscou est un peu plus inquiet pour la sécurité du Tadjikistan (et son impact sur la Russie) que pour celle de ses autres alliés“. Ce n’est pas la seule explication possible, néanmoins : un autre expert affirme ainsi dans le journal russe Nevasimaya Gazeta que la démonstration de force russe pourrait être une réponse à l’intensification de l’activité diplomatico-militaire chinoise dans la région, illustrée par plusieurs rencontres récentes entre des hauts gradés des deux pays : Moscou ferait de cette manière montre de son mécontentement fasse à la montée de l’influence chinoise.

Vidéo de la chaîne officielle du Ministère de la Défense présentant le trajet des TU-95 vers le Tadjikistan

Si la raison précise de la présence de ces bombardiers reste floue, il ne fait que peu de doute que la perspective d’une influence grandissante de groupes terroristes islamistes en Asie Centrale inquiète la Russie. Et le Tadjikistan est à ce titre un enjeu majeur, combinant un Etat et une armée faible avec une proximité directe avec l’Afghanistan. Des rapports ont ainsi fait état d’incursions de talibans en territoire tadjik au début du mois. Le pays aurait aussi fourni à l’Etat Islamique près de 300 combattants en Syrie, dont un colonel des forces spéciales auparavant entraîné par les Etats-Unis.

La Russie accorde depuis longtemps déjà une grande importance à la sécurité de la région, suivant une “théorie des dominos” : si l’Afghanistan tombe aux mains de groupes islamistes, ils pourront ensuite pousser leur offensive dans les pays d’Asie Centrale. Ceux-ci, faibles, corrompus et dépourvus de soutiens (le Turkménistan, lui aussi frontalier de l’Afghanistan, n’a même pas le “luxe” d’une présence militaire russe), pourraient alors être submergés. Un rapport d’un think-tank britannique notait ainsi récemment l’inquiétude de certains observateurs face à l’utilisation -nouvelle- par des militants islamistes locaux de termes  comme “Khorasan” ou “Turkistan”, des “nomenclatures mythiques” désignant des territoires recouvrant une partie de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Iran et de l’Asie Centrale.

La question religieuse reste centrale. Plusieurs experts ainsi notent que la politique particulièrement répressive de certains pays d’Asie Centrale -et notamment le Tadjikistan– contre l’Islam radical pourrait paradoxalement renforcer ce dernier, notamment parce que les pouvoirs en place n’autorisent pas d’alternatives plus modérées.

Dans le même temps, les pays d’Asie Centrale se caractérisent par une vision relativement tolérante de l’Islam,  différenciant ces régions de la situation syrienne ou irakienne : un sondage réalisé en 2013 notait ainsi que 27 % des musulmans tadjikes considéraient que la Sharia devrait être “la loi officielle”, contre 91 % des musulmans irakiens. La résurgence depuis la chute de l’URSS d’un véritable sentiment national dans cette région est un autre facteur de stabilisation.

S’il existe donc un véritable risque sécuritaire en Asie centrale, il serait sans doute exagéré de prédire une répétition à court terme de l’extension de l’Etat Islamique en Syrie et en Irak, note ce rapport de la Bundesakademie für Sicherheitspolitik. Mais pour la Russie, l’enjeu n’est pas seulement externe : ce sont en effet plus de trois millions de migrants venus d’Asie Centrale qui résident actuellement en Russie. Une grande partie d’entre eux travaillent dans des conditions particulièrement difficiles et vivent en marge de la société russe, en faisant “l’un des groupes sociaux les plus susceptibles d’être victime d’abus par des employeurs ou même la police” (source).

Isolés et peu soutenus, une partie d’entre eux se tournent alors vers la religion comme source de confort. Le risque de radicalisation de ces migrants, dont l’écrasante majorité sont musulmans, est donc réel, et une partie des quelque 2 000 recrues de Daesh issus d’Asie Centrale auraient d’abord été recrutées en Russie.

Mais la vraie crainte de Moscou n’est pas que ces migrants partent combattre à l’étranger (des indices tendent à indiquer que la Russie aurait en fait encouragé des djihadistes à partir en Syrie juste avant les JO de Sotchi, afin de réduire le niveau de menace dans la région), mais bien qu’ils frappent directement en Russie, et notamment dans les grandes villes du pays. Une expérience dont le pays est tristement familier.

L’article du jour

FACT – I ran the official record store of Soviet Azerbaijan

Sujet inhabituel, cet article est un témoignage de l’homme qui gérait à l’époque l’unique magasin de disque officiel de l’Azerbaïdjan soviétique. Une tranche de vie au final franchement banale, si elle n’émergeait pas d’une république soviétique au fin fond de l’Asie Centrale.

 

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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