18 mars 2016 – Réformera, réformera pas ?

L’info du jour

A six mois des élections parlementaires et alors que chacun semble avoir intégré le “nouveau normal” d’une Russie en stagnation économique, l’establishment russe fourmille de discussions sur le cap politique à donner au pays. Deux nouvelles donnent ainsi une bonne idée des frictions et débats qui entourent la question : l’apparent abandon du projet de faire revenir Alexeï Koudrine au gouvernement, et l’existence d’un projet de réforme qui viserait à réduire le poids de Vladimir Poutine dans le système de gouvernance.

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Une du quotidien “Vedomosti” du 16 mars 2016 – “Le gouvernement dépendra moins des ordres de Poutine”

Alexeï Koudrine, qui aura été pendant 11 ans ministre des finances (de 2000 à 2011) ainsi qu’un des plus hauts représentants de cette frange “libérale” de l’élite russe (souvent mise en opposition avec les “silovikis”, issus des services de sécurité) était en discussion depuis plusieurs mois pour un éventuel retour au gouvernement : le petit monde des observateurs de la Russie bourdonnait ainsi fin 2015 de rumeurs autour de son retour, et débattait déjà de la signification de ce qui aurait à n’en pas douter été un véritablement changement de direction : Poutine, acculé par la crise économique, s’apprêtait-il à remettre son “libéral en chef” aux commandes afin de piloter des réformes économiques sévères ? Fallait-il y voir un lien avec d’autres rumeurs, celles concernant la privatisation imminente d’entreprises étatiques ?

Mais si les rumeurs sur l’éventualité d’un plan de privatisation ont depuis été confirmées, celles concernant le retour de Koudrine ont visiblement fait “pschiit”. Les discussions ont bien eu lieu, affirme le journal Gazeta, mais elles sont maintenant “gelées“. D’après Gazeta, qui cite deux officiels anonymes, l’idée était de placer Koudrine soit comme premier chef-adjoint de l’administration présidentielle, soit comme vice-premier ministre. Mais cette perspective s’est heurtée aux relations houleuses entre Koudrine et Medvedev (le premier ayant, depuis son départ, critiqué l’action du second de manière régulière). Autre problème, d’après plusieurs personnes dans l’entourage de l’ancien ministre des Finances, le fait qu'”il a été offert à Koudrine moins que ce qu’il voulait“. Dit autrement : Alexeï Koudrine voulait revenir en tant que premier ministre, rien de moins.

S’il semble que les discussions sur le retour de Koudrine n’aient pas abouti, la confirmation de leur existence représente déjà une information intéressante : derrière le triomphe patriotique (Vladimir Poutine célèbre aujourd’hui en grande pompe les deux ans de l’annexion de la Crimée), la question de la manière dont le pays doit être gouverné en période sinon de crise, du moins de stagnation économique, se pose avec d’autant plus d’acuité.

C’est sans doute aussi sous cet angle qu’il faut voir l’annonce du journal Vedomosti que “le gouvernement prépare une réforme à grande échelle du système de gouvernance“, principalement destiné à permettre à la “machine bureaucratique” de fonctionner sans l’intervention systématique du président.  Cette réforme serait préparée par German Gref, lui aussi l’un des grands représentants de cette élite russe prônant avant tout les réformes économiques et l’attraction des investisseurs étrangers : il était ainsi jusqu’en 2007 le ministre du Développement économique et dirige aujourd’hui la stratégique banque d’Etat “Sberbank”.

Dans ce projet de réforme, Gref remet en cause ce qui est pourtant l’une des caractéristiques majeures du fonctionnement du gouvernement sous Vladimir Poutine : le poids du président dans le système de décision. L’article note ainsi que “la machine bureaucratique croule sous les ordres du président“, dont le nombre n’a cessé d’augmenter ses dernières années. Sans un ordre direct du président, la mise en place de projets est extrêmement complexe. A l’inverse, une fois qu’un ordre a été donné, il devient particulièrement compliqué de modifier le projet sans en référer directement à Vladimir Poutine. Dans un système de compétition permanente pour l’attention du président, la dépendance de la bureaucratie envers ce dernier peut ainsi profondément ralentir la marche du gouvernement et, de fait, du pays.

Un état de fait que souhaite changer German Gref par la création d’une commission, sous la direction du président, chargée d’améliorer l’efficacité des ministères et de piloter un petit nombre de projets stratégiques. Une source d’inspiration serait la “Performance Management & Delivery Unit“, une commission mise en place par le gouvernement malaisien pour soutenir les réformes économiques.

Le titre de l’article de Vedomosti, affirmant que le gouvernement “prépare” cette ambitieuse réforme, est sans doute exagéré et le quotidien temporise lui-même dans le texte : pas encore approuvée, la réforme en est toujours au stade des discussions. L’un des frein à la mise en place de ce plan est l’approche des élections parlementaires : il parait ainsi peu probable que Vladimir Poutine entame des réformes structurelles du système de gouvernement avant que la nouvelle Douma n’ait été élu. Il reste aussi à voir si Vladimir Poutine sera prêt à soutenir un plan qui vise certes à le décharger (son emploi du temps serait en ce moment tellement rempli qu’il serait contraint de faire des réunions de nuit sur des questions économiques), mais qui aura aussi pour conséquence de diminuer -un peu- son rôle dans la direction du pays. A défaut dans d’être ancrée dans la réalité, la question des réformes politiques est en tout cas solidement installée dans les esprits.

L’article du jour

War on the Rocks – There Is No Russian Withdrawal From Syria

L’ensemble des médias et experts se sont épanchés ces derniers jours sur l’annonce-surprise du président russe concernant le retrait des forces russes de Syrie. Dmitri Gorenburg et Michael Kofman nuancent dans cet article l’importance de ce retrait, notant que celui-ci se limite à des éléments (avions de chasse notamment) pouvant être ramenés en quelques heures. Au contraire, tous les éléments plus importants (infrastructures, systèmes antiaériens) seront maintenus : plutôt qu’un retrait, il s’agit donc pour Moscou d’une nouvelle manière d’opérer en Syrie. L’article discute aussi des avantages de cette annonce pour la Russie, que ce soit la possibilité de mettre la pression sur Damas ou celle de “normaliser” l’action russe dans le pays : à partir de maintenant, tout soldat russe en Syrie est le résultat d’une présence “traditionnelle”, fruit des partenariats entre Damas et Moscou, et non pas d’une opération militaire spécifique.

Le média social du jour

L’aviation russe, c’est comme les oies : ça descend vers le Sud à l’automne, et repart vers le Nord au printemps :

 

 

 

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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