Revue de presse – La Russie retire ses troupes de Syrie

Cet article a fait l’objet d’une publication sur le site “Russie Info”

Mission accomplie” : la Russie a -encore- pris le monde au dépourvu en annonçant hier le retrait de ses forces armées de Syrie. D’après les déclarations du Ministère de la Défense, les troupes russes auraient déjà commencé à revenir en Russie, mettant -apparemment- fin à une campagne débutée le 30 septembre 2015. Petit tour des premières analyses publiées dans les médias russes et occidentaux sur ce tournant du conflit syrien.

CdkrYTSW4AA9BJO - Copie

“A la maison !” – Edition du 15 mars du journal officiel du gouvernement russe “Rossisskaya Gazeta” // Source

Le consensus parmi les experts est pour l’heure celui d’un “brillant coup tactique” de Vladimir Poutine, qui retire son armée de Syrie avant un tant redouté enlisement. Un jugement positif tout de même atténué par une certaine méfiance concernant sinon la réalité, du moins l’ampleur du retrait.

Russia is back

L’armée russe a-t-elle “rempli sa mission” en Syrie, comme l’a déclaré Vladimir Poutine ? Oui, affirment le gros des analystes. Mais pas la mission “officielle” :

Il est vrai que la Russie n’a pas neutralisé l’Etat Islamique, mais quiconque ayant jeté un vague coup d’œil à la carte des frappes aériennes russes sait qu’il ne s’agissait pas du véritable but. Même l’objectif de soutenir le régime syrien et de maintenir Al-Assad au pouvoir afin d’éviter une situation semblable à celle vue en Libye ou en Irak après la chute de leurs dirigeants était relativement secondaire, d’après plusieurs analystes.

The Guardian – Russia’s exit from Syria a move military analysts never saw coming

Plutôt que de lutter contre le terrorisme -la raison officielle de l’intervention russe- la Russie cherchait surtout à s’imposer comme un interlocuteur incontournable dans le cadre du conflit syrien et, plus largement, à revenir à la table des décideurs aux côtés de Washington. Et même si ce genre de chose reste par essence très volatile (une nouvelle escalade du conflit ukrainien pourrait par exemple redonner des arguments à ceux prônant l’isolation de la Russie), c’est une mission qui semble pour l’instant accomplie :

La Russie est désormais un acteur plus important que les Etats-Unis pour décider du futur de la Syrie. En se montrant prêt à mettre son aviation, ses armes et ses hommes dans la balance, Moscou n’a pas seulement soutenu Assad mais a modifié la dynamique du conflit. Les Kurdes et même une partie des “rebelles modérés” commencent à indiquer être prêt à discuter avec la Russie. […] Sur le front diplomatique, il ne fait aucun doute que l’intervention de Poutine a mis fin à tout espoir de l’isoler et de l’ignorer. La Russie et les Etats-Unis sont maintenant les deux garants du cessez-le-feu en Syrie, et même en Ukraine les deux pays ont relancé les conversations sur la question du Donbass (et ce bien que ce soit Moscou qui ait démarré le conflit).

Reuters – Russia drops the mic: Syria pullout comes at perfect moment

Avec des pincettes

Échaudés par les réguliers arrangements de Moscou avec la réalité, plusieurs experts font néanmoins montre d’une certaine méfiance à l’égard de l’annonce. Plusieurs faits invitent en effet à rester prudent : Moscou a annoncé qu’il conserverait les bases de Tartous et de Lattaquié (base navale et aérienne, respectivement), et a indiqué vouloir poursuivre des frappes “contre des objectifs terroristes“. Pour Leonid Bershidsky, le conflit ukrainien est une indication que “Poutine n’en a pas fini avec la Syrie” : le premier cessez-le-feu signé en Ukraine est ainsi loin d’avoir signalé la fin de l’implication de la Russie dans le Donbass.

Autre fait à même de nuancer l’ampleur du retrait russe : Moscou conservera en Syrie ses systèmes antiaériens S-400, qui couvrent une large part de la région.

Le cessez-le-feu en Syrie ne serait-il qu’un nouveau subterfuge de la Russie ? Pour certains experts, il s’agit plutôt d’une opportunité pour Moscou de s’en aller la tête haute :

Le moment du départ a été choisi avec soin : une trêve. Partir dans une période de paix, c’est s’en aller en vainqueur. Partir alors que la guerre fait toujours rage, c’est partir en perdant. L’un est une déroute, l’autre une retraite en ordre de bataille.

Centre Carnegie – Отходной маневр: почему Россия уходит из Сирии

L’opération syrienne a ainsi été vendue aux Russes comme une action préventive de lutte contre le terrorisme, dirigée contre l’Etat Islamique et les autres groupes djihadistes. Partir au moment d’une trêve permet à Moscou de maintenir un discours relativement plausible à l’égard de sa population (qui n’avait de toute façon aucune envie d’une longue guerre) : Daesh n’est certes pas vaincu, mais l’organisation a été “considérablement affaiblie” et une trêve mise en place. A la Syrie elle-même de finir le travail.

Les médias russes officiels ont ainsi avant tout insisté sur les chiffres donnés par le Ministère de la Défense de ces cinq mois de campagne : près de 9 000 sorties de l’aviation russe ; 209 installations pétrolières détruites ; 10 000 km2 et près de 400 villes et villages libérés ; plus de 2 000 djihadistes russes tués.

Mettre Assad sous pression ?

Et maintenant ? Plusieurs experts ont interprété l’annonce du départ russe comme une manière de faire pression sur Assad, jusque-là particulièrement peu enclin à la moindre concession envers l’opposition.

Un spécialiste cité par Foreign Policy affirme ainsi que “jusqu’à la semaine dernière, des officiels du régime de Damas étaient certain de reprendre chaque centimètre du territoire syrien avec la Russie comme allié“. Or, de retour dans le “concert des nations”, Moscou souhaiterait maintenant un règlement du conflit aussi rapide que possible : retirer au moins une partie de ses troupes de Syrie est ainsi un moyen de forcer Damas à négocier avec l’opposition.

La question d’éventuelles contreparties qu’aurait pu obtenir la Russie en échange de son départ se pose aussi, sans réponse satisfaisante pour l’instant. Un départ qui restera de toute manière partiel : en maintenant ses bases de Tartous et de Lattaquié, Moscou évite non seulement un “abandon” total du terrain, mais garde aussi dans la manche la possibilité d’un redéploiement rapide si la situation venait à brusquement s’aggraver. Une perspective peu enviable alors que le conflit “fête” ses cinq ans, mais impossible à écarter.

Pour le journaliste Leonid Ragozin, Vladimir Poutine est en tout cas le grand vainqueur de cette aventure syrienne. Pour le meilleur et pour le pire :

Pourquoi ne pas s’en aller. La question du départ d’Assad n’est plus sur la table. Les forces pro-occidentales en Syrie ont été marginalisées. L’Ouest a été distrait – on ne parle plus de l’Ukraine, le conflit dans le Donbass est gelé à la faveur de Moscou. La Crimée a complètement disparu de l’agenda planétaire. L’UE est divisée, les sanctions seront éventuellement levées mais de toute façon, leur impact n’a jamais été aussi important que la baisse des cours du pétrole. L’opposition interne a été détruite, l’Ukraine est discréditée en tant qu’exemple à suivre pour les Russes pro-occidentaux. Comme l’a montré l’Ukraine, les peuples de l’ex-URSS sont forts, capables de supporter de pires calamités. Surtout qu’il est maintenant facile d’accuser de tous les maux les ennemis de la Russie et leurs sanctions – personne ne se rappelle que la chute [économique] a commencé avant même l’Ukraine. Poutine a gagné non pas une guerre, mais trois : en Syrie, en Ukraine et surtout – en Russie. Il est le gagnant : l’Ouest, l’Ukraine et la Russie sont les perdants.

Fullofbias – Putin’s Triple Win

 

 

 

 

 

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