14 mars 2016 – Madrid veut arrêter un député de “Russie Unie”

L’info du jour

Citant une source “dans l’entourage de l’homme politique“, le site d’actualité russe RBC affirmait samedi 12 mars que Vladislav Reznik, député du parti “Russie Unie”, était sous le coup d’un mandat d’arrêt international lancé par Interpol à la demande de l’Espagne. L’information n’a pas encore été confirmée par Interpol, mais l’avocat de Reznik a déjà annoncé avoir fait appel de cette décision. Une décision fondée sur des accusations de blanchiment d’argent et de participation à un groupe criminel qui courent déjà depuis plusieurs années.

C’est en effet il y a près de huit ans, en 2008, que l’affaire éclate : en juin de cette année, une opération (nom de code : “Opération Troïka”) de la police espagnole à Malaga, Madrid, Alicante et Mallorca aboutit à l’arrestation de 20 personnes accusées de fraude fiscale, blanchiment d’argent, trafic de drogue et assassinats ciblés.

Ce groupe criminel serait la “branche espagnole” du gang de Tambov, l’un des plus célèbres groupes mafieux russes (même si une certaine confusion existe à ce sujet, car l’une des personnes arrêtées appartenait en fait à un gang russe rival). Le gang de Tambov opère depuis les années 90 dans la région de Saint-Pétersbourg, et aurait notamment utilisé sa branche espagnole pour blanchir les profits réalisés en Russie. L’opération de juin 2008 va conduire à l’arrestation puis à l’incarcération de Gennady Petrov, considéré comme le (ou l’un des) leader du gang de Tambov.

Un beau coup de filet, qui va se doubler en octobre de la même année d’un raid contre la villa de Vladislav Reznik sur l’île de Majorque. L’homme politique, absent de la villa au moment du raid, est accusé de liens avec la mafia russe en général et avec Gennady Petrov en particulier : les deux hommes auraient régulièrement été vus ensemble à Majorque, et Reznik aurait même acheté sa villa au célèbre gangster. Un lien entre le monde criminel et la politique russe qui, à en croire la justice espagnole, serait loin d’être une exception.

Quand crime et politique font bon ménage

Terrain d’expression du gang de Tambov, Saint-Pétersbourg est aussi l’endroit où une grande partie de l’actuelle élite russe, au premier chef Vladimir Poutine lui-même, a entamé dans les années 90 son ascension vers le pouvoir. Et pour beaucoup, et notamment le procureur espagnol enquêtant sur la mafia russe, la proximité entre le gang de Tambov et l’élite russe n’est pas seulement géographique : dans un câble diplomatique datant de 2010 et révélé par WikiLeaks, celui-ci affirme ainsi que le crime organisé russe agit “en complémentarité” des structures étatiques : “la stratégie du gouvernement russe est d’utiliser les groupes criminels pour faire tout ce que le gouvernement ne pourrait pas faire de manière acceptable“.

Le procureur pointe aussi du doigt le manque de coopération des autorités russes, donnant l’exemple d’un criminel d’origine géorgienne que l’Espagne s’apprêtait à arrêter quand il a fui pour la Russie en 2005 : il recevait un an plus tard la nationalité russe et n’a jamais été arrêté. Gennady Petrov lui-même a reçu un traitement similaire : libéré sur caution après quelques mois de prison, il a quitté l’Espagne pour Saint-Pétersbourg en 2008, ou il vit librement depuis.

Quid de Vladislav Reznik ? Pour le procureur Jose Grinda, le député agissait comme l’intermédiaire entre la mafia et l’élite russe, “dans les intérêts de Gennady Petrov“. Et ce dernier posséderait de nombreux contacts dans les hautes sphères de l’Etat russe, jusqu’à des personnes proches de Vladimir Poutine lui-même. Ces liens entre politique et monde criminel russe sont détaillés dans un rapport des autorités espagnoles rendu public en 2015 et intégralement traduit en russe par l’ONG “Open Russia”.

Petrov était ainsi actionnaire de “Bank Rossiya” avec trois personnes membres du collectif “Ozero”, un regroupement de datchas fondé en 1996 et dont faisait partie Vladimir Poutine. Le collectif “Ozero” est largement vu comme l’une des premières émanations concrètes de l’élite russe sous Poutine, l’ensemble de ses membres ayant connu des carrières particulièrement prospères sous sa présidence.

Dans une interview au journal New Times, Jose Garcia mentionne aussi les près de 80 conversations téléphoniques mises sur écoute par les autorités espagnoles entre Petrov et un haut-gradé de la police russe, Nikolaï Aulov, entre 2006 et 2008. Dans ces conversations, Petrov aurait -entre autres- ordonné l’arrestation de policiers dont les actions gênaient ses affaires, ou l’obtention de permis pour ses différents business. En échange, “Nikolaï Aulov recevait une compensation monétaire de la part de Petrov“, affirme le rapport.

Les spéculations vont même parfois plus loin, affirmant que Gennady Petrov aurait pu, par le biais de ses connexions avec l’élite russe et sa participation à la “Bank Rossiya” dans les années 90, avoir participé au vol de “l’argent du parti communiste”. La question de savoir ou sont partis les incroyables richesses du PC soviétique après l’effondrement de l’URSS possède aujourd’hui un statut quasi mythique, bien aidé par l’absence de toute piste solide en la matière (d’autres théories visent plutôt des oligarques bien connectés dans les années 90).

Malgré un faisceau d’indice conséquent, le mandat d’arrêt international contre Vladislav Reznik ne devrait pas beaucoup inquiéter l’homme d’affaires converti en homme politique. Son entourage a déjà qualifié les accusations de “politiquement motivées“, tandis que son avocat a fait appel de la décision. La décision de la justice espagnole repose néanmoins la question non pas seulement de l’existence, mais encore de la teneur autant que de l’ampleur des relations entre le crime organisé et les institutions de l’Etat russe.

L’article du jour

EU observer – China, Russia and the EU’s intermarium bloc

Cet article aborde un aspect assez peu discuté du titanesque projet chinois de “nouvelle route de la soie” : l’implication des pays Baltes et d’Europe Centrale qui pourrait, d’après l’auteur, aboutir à une importante réduction de l’influence russe dans cette zone. L’idée pour la Chine serait de relier les ports de l’Adriatique et de la Mer Noire à ceux de la Baltique, créant un couloir terrestre permettant de décupler les échanges. L’idée séduit les pays concernés, même si sa réalisation semble encore très incertaine.

Le média social du jour

L’événement de la journée sur les réseaux sociaux autant russe qu’occidentaux était le décollage d’une fusée “Proton” du Cosmodrome de Baïkonour, avec à son bord une sonde européenne à destination de Mars. Les russophones ont pu suivre le décollage sur le compte Twitter de Roscosmos, l’agence spatiale russe, qui a publié quelques secondes après le décollage cette photo, partagée près de 200 fois.

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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