10 mars 2016 – Les médias russes ont-ils le vent en poupe ?

L’info du jour

Une agence de communication russe vient de publier un rapport sur les médias russes couvrant les 25 dernières années. Le rapport, basé sur les données de Roskomnadzor (l’agence fédérale chargée de la supervision des médias) pointe notamment une importante augmentation du nombre de médias créés en janvier 2016 (+24 % par rapport à l’année dernière, la première augmentation depuis quatre ans), et fournit de manière plus générale un certain nombre de données intéressantes sur le paysage médiatique russe.

Le saviez-vous ? 2 086 médias en langue française sont officiellement enregistrés en Russie, faisant du français la 4ème langue la plus populaire dans les médias présents dans le pays, après -sans surprise- le russe (98 % du total), l’anglais et l’allemand. C’est l’une des découvertes faite par ce rapport sur les médias russes depuis les années 1990.

Dans la presse généraliste, le principal développement récent dans la sphère des médias en Russie fut l’adoption d’une loi interdisant aux médias russes de posséder plus de 20 % de capital étranger, ainsi qu’aux étrangers et aux Russes disposant d’une double nationalité de créer un média. La législation, rentrée en vigueur au 1er janvier 2016, a causé un certain grabuge dans le paysage médiatique russe, touchant des dizaines de journaux et de chaînes de télévision comme le magazine Forbes ou la chaîne américaine Discovery. La nouvelle législation a aussi conduit à la vente par la société finlandaise Sanoma de ses parts (33 % du total) dans Vedomosti, l’un des quotidiens les plus influents et les plus respectés du pays. Journal à tendance plutôt libérale (il a été fondé notamment par le Financial Times et le Wall Street Journal) ayant réalisé plusieurs investigations sur la corruption de l’élite russe, Vedomosti est régulièrement critiqué par des officiels ou des figures pro-Kremlin qui voient le journal comme un membre de la “cinquième colonne”. Dans le même temps, une enquête réalisée par le journal russe RBK en mars 2015 avait révélé que Vedomosti était le cinquième journal le plus lu dans les institutions de l’Etat russe, et même le plus lu au sein du Ministère du Développement Economique.

A en croire le rapport de l’agence de communication Media Digger, cette loi n’a pourtant pas eu d’influence majeure sur le développement des médias en Russie, le nombre de médias créés en 2015 ayant même progressé de 11 %, interrompant un déclin constant depuis 2013. Le rapport note que si la croissance du nombre de médias papier est restée relativement stable ces dix dernières années, celle du nombre de médias en ligne et de radios depuis 2005 est vertigineuse, respectivement de 482 % et 466 %.

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Nombre de médias en ligne créés chaque année en Russie : une augmentation majeure à partir de 2010 est clairement visible

Autre donnée intéressante, la concentration de certains de ces médias : d’après Media Digger, il existe ainsi en Russie 16 entreprises qui possèdent chacune plus de 100 médias. Le numéro 1 serait la société “Burda International” avec près de 275 médias : et si le site officiel de la société n’en liste pas autant, il présente tout de même près de 33 magazines dédiés exclusivement aux mots croisés.

Plus inattendu, 254 médias sont possédés par “l’Agence pour la Presse et les Médias de Masse de la République de Bashkirie” et la “Maison d’Edition de Bashkirie“, deux organisations officielles de cette région non loin de la frontière avec le Kazakhstan. Autre organisation officielle, la “Compagnie d’État pan-russe de télévision et de radiodiffusion” est elle contrôlée par le gouvernement russe et possède 106 médias, et notamment les chaînes de télévision “Rossiya 1” et “Rossiya 24”, les plus populaires du pays. Malheureusement, le rapport de Media Digger ne discute pas l’évolution de cette concentration dans le temps.

Les médias en Russie sont donc bien vivants, notamment sur internet, et ce malgré un phénomène de resserrement de leur contrôle par l’Etat russe depuis la fin des années 90. Avant même l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, Boris Elstine avait en effet eu a cœur de donner à l’Etat un poids plus important dans un secteur considéré, à tort ou à raison, comme ayant permis son élection dans la très controversée présidentielle de 1996 : un décret signé en mai 1998 a ainsi permis a l’Etat de contrôler la “Compagnie d’État pan-russe de télévision et de radiodiffusion” ainsi que la plupart des tours de radiodiffusion du pays. Un an plus tard, un “Ministère de la presse, de la radio et des médias de masse” était créé afin de mieux superviser ces derniers. Vladimir Poutine n’a fait qu’accentuer le mouvement, profitant de sa lutte contre les oligarques pour reprendre le contrôle de plusieurs groupes de presse possédés par ces derniers (le plus célèbre exemple étant la société Media-Most de Vladimir Goussinsky), puis renforçant progressivement le contrôle des ressources informationnelles par l’Etat, que ce soit par des législations globales (par exemple en autorisant le filtrage d’internet à partir de 2012) ou par des pressions plus spécifiques sur des médias particuliers. De fait, l’Etat russe possède aujourd’hui un contrôle extrêmement important sur les chaînes de télévision nationales, bien qu’il existe encore une véritable diversité dans les médias régionaux ainsi que sur internet.

L’article du jour

ECFR – In search of Russia’s elusive repression strategy

Un des grands problèmes dans la perception de la Russie est la difficulté de définir son système politique, qualifié tour à tour de simple démocratie présidentielle, de “démocratie souveraine”, de régime “hybride” ou autoritaire, voire même de dictature.

La situation de l’opposition en est à cet égard l’un des meilleurs exemples : les défenseurs du pouvoir en place font remarquer que l’opposition est libre de s’exprimer dans de nombreuses publications, qu’elle peut manifester et clamer haut et fort son aversion pour Poutine. De l’autre côté, l’opposition et ses soutiens pointent du doigt les nombreux exemples de censures, de pressions, d’attaques personnelles voir même d’assassinat dont ont pu être victime les personnes hostiles à la présidence de Vladimir Poutine. Et, dans une certaine mesure, tout le monde a raison. Alors , que penser d’un pays qui, dans le même temps, laisse un membre éminent de l’opposition présenter un rapport dans lequel il accuse Vladimir Poutine d’avoir abandonné la Tchétchénie à des bandits et condamne une mère de famille à un an de travaux d’intérêt généraux pour avoir publié des images pro-ukrainiennes sur un réseau social ?

Cet article prend ce paradoxe comme base de départ et argumente que l’Etat russe n’a pas de stratégie générale de répression, en détaillant notamment le système de répression dans le système légal et dans la sphère extrajudiciaire. Le sujet mériterait d’être traité de manière beaucoup plus approfondie, mais fournit déjà quelques pistes intéressantes.

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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