2 mars 2016 – A Nice, la “douce coercition” de la diplomatie russe

L’info du jour

Dans un mois, Vladimir Poutine va définitivement s’installer sur les quais de Seine“. La formulation de RTL est sans doute un poil exagéré, mais il ne fait aucun doute que l’inauguration prochaine d’une cathédrale orthodoxe au cœur de Paris devrait représenter un beau coup symbolique pour la diplomatie russe. Pourtant, à quelques centaines de kilomètres au sud de Paris, les liens entre l’Eglise Orthodoxe et Moscou se montrent sous un jour moins reluisant.

Le 27 février, le journal d’opposition Novaya Gazeta s’intéressait à un conflit entre l’Eglise Orthodoxe Russe, soutenue par Moscou, et l’Association cultuelle orthodoxe russe de Nice (ACOR-Nice). L’objet du litige : le contrôle du cimetière russe de Nice, géré par l’ACOR depuis 1923 et où sont enterrées près de 3 000 personnes. D’après l’ACOR, la Russie a, depuis 2014, dressé auprès des services fonciers de Nice plusieurs “actes rectificatifs” visant à revendiquer la propriété du cimetière. Mais les choses se sont réellement envenimées le 28 février 2016 lorsque “les responsables de l’ACOR-Nice ont découvert que la serrure du portail du cimetière avait été forcée, remplacée par un cadenas; les panneaux qui indiquaient, pour l’information des visiteurs, les heures d’ouverture du cimetière, celles des offices hebdomadaires dans la chapelle, et l’adresse et le téléphone de l’ACOR,  avaient été arrachés et emportés“. A sa place se trouve maintenant un panneau sur lequel la Russie revendique la propriété du cimetière russe “depuis 1867”. Le lendemain, les deux groupes accompagnés de leurs huissiers se sont rencontrés et l’ACOR “s’est vue contrainte” d’accepter la nouvelle pancarte ainsi que le cadenas posé par la Russie. Dans un communiqué publié le lendemain, l’Archevêché des Eglises Orthodoxes Russes en Europe Occidentale affirme que le Père André Eliseev, “se disant mandaté par la Fédération de Russie n’a pas pu montrer un quelconque acte juridique l’autorisant à faire valoir son droit d’agir“. Novaya Gazeta a aussi demandé au Père André de montrer les documents qui prouveraient un “illégitime changement de propriétaire”, mais celui-ci s’y est refusé. Il a simplement déclaré au journal que le “propriétaire” du cimetière, l’ambassadeur de Russie en France Alexandre Orlov, avait donné un mandat au Patriarcat de Moscou pour la gestion du cimetière.

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Il ne s’agit pas du premier affrontement entre l’ACOR et Moscou, dans une ville qui a longtemps accueilli l’une des plus importantes communauté russe de France : en 2011, l’association a ainsi du renoncer à la propriété de la cathédrale Saint-Nicolas de Nice au profit de la Russie. Le changement de propriétaire, disait Kommersant à l’époque, avait supprimé la seule source de revenue pour l’association et ainsi mis en danger l’entretien du cimetière russe. C’est d’ailleurs l’angle qu’a choisi “Les Amis de la Cathédrale Russe de Nice” (ACRN) pour soutenir la prise en main de l’Etat russe du cimetière : “tombes profanées, végétation envahissante, arbres moribonds menaçant la sécurité des visiteurs, cette terre de sépulcres historiques a visiblement été abandonnée par une association qui en a depuis longtemps perdu une garde qu’elle continue à estimer légitime“. Et, au vu du timing, on peut penser que c’est l’achèvement de la restauration de la cathédrale en janvier 2016 (relayée sur les chaînes d’Etat russe) qui a poussé la Russie a mettre les bouchées doubles pour récupérer le cimetière.

Au même titre que la construction d’une somptueuse cathédrale orthodoxe à Paris, l’affaire est une illustration des liens extrêmement resserré entre la diplomatie russe et le Patriarcat de Moscou, ravi de participer à la défense des valeurs conservatrices et traditionnelles voulu par Vladimir Poutine. L’idée de la Russie comme le garant des valeurs conservatrices est certes exprimée avec moins de vigueur qu’il y a quelques années (on peut penser que le retour de la Russie sur la scène internationale a réduit aux yeux de ses dirigeants le besoin de chercher une différenciation idéologique), mais continue d’être centrale dans la capacité de la Russie à séduire l’extrême-droite européenne.

Au-delà de cela, et au risque de sur-interpréter, la manière dont la Russie a agi dans cette histoire, d’abord en émettant des “actes rectificatifs” sans en informer le propriétaire actuel (aux dires de l’ACOR) puis en imposant un très litéral changement de serrure, donne aussi des indications sur le “soft power” russe. Celui-ci est notoirement vu comme bien faible, Joseph Nye lui-même (l’inventeur du concept) ayant déclaré que la Russie “échouait misérablement” dans ce domaine. La Russie n’en est pourtant pas incapable, comme l’illustre le cas de la future cathédrale orthodoxe de Paris. Mais le fonctionnement de la diplomatie russe s’oppose à faire du soft power comme le pense Nye, préférant ce que James Sherr a qualifié de “Hard diplomacy & soft coercicion” dans un excellent bouquin du même nom : entre “hard power” (l’usage de ses forces militaires) et soft power (influencer par le biais de sa culture par exemple), l’idée de la “diplomatie dure” et de la “coercition douce” décrit une méthode d’influence bien moins vulgaire qu’il n’y parait. Et qui, comme l’ont vécu l’ACOR, peut s’avérer très efficace.

L’article du jour

OSW – ‘The oil friendship’: the state of and prospects for Russian-Chinese energy cooperation

L’énergie, pétrole et gaz notamment, est cœur de la relation sino-russe. Et dans cette relation, la Russie joue le rôle de “la base pétrolière de la Chine”, d’après ce très intéressant article de l’OSW. L’auteur décrit notamment les problèmes d’infrastructures dans les différents projets de pipeline entre les deux pays, ainsi que la diminution de l’intérêt de la Chine pour le gaz russe, et fournit un résumé des perspectives futures pour les projets communs des deux pays.

Le média social du jour

D’après un blog spécialisé en stratégie digitale, le post de blog ayant le plus “buzzé” sur l’internet russophone durant le mois de février était un poème de Konstantin Simonov, un reporter de guerre, poète et écrivain soviétique. Le poème, écrit en 1943, est une réponse de Simonov à une lettre dans laquelle une femme annonce à son mari, soldat, qu’elle le quitte pour un autre homme. Il a été partagé plus de 4000 fois sur les réseaux sociaux.

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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