29 février 2016 – En politique, le monde des affaires main dans la main avec le Kremlin

L’info du jour

Boris Titov a le mérite de ne pas faire de faux-semblants : dans une interview accordée au journal RBC, le nouveau dirigeant du parti pro-business Pravoye Delo reconnait ouvertement que ce dernier a été conçu en coordination avec les autorités russes. Objectif : passer la barre des 5 % aux élections parlementaires de septembre, et ainsi pouvoir former un groupe à la Douma. Un résultat qui pourrait permettre au gouvernement de faire porter des mesures impopulaires au parti qui se veut le chantre du monde des affaires.

Bien entendu, c’est le travail [de la présidence] de réfléchir à la meilleure manière de distribuer les forces dans le spectre politique. Evidemment, ils ont donc évalué diverses options pour la création de structures politiques“. C’est en ces mots candides que Boris Titov admet que Pravoye Delo, dont il est le nouveau leader, est le résultat d’une volonté du Kremlin. S’il avait été un moment question de créer un tout nouveau parti (comme nous en avions parlé il y a quelques semaines), il semble donc que le pouvoir russe ait préféré se reposer sur Pravoye Delo, une force politique créée en 2008 mais qui n’a jamais vraiment décollé. D’après l’agence de presse TASS, Boris Titov devrait de toute façon tenter une cure de jeunesse pour le parti, notamment en changeant son nom.

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Logo du parti “Pravoye Delo” de 2008 à 2011

Que les partis pro-business (il en a existé trois depuis 2008) soient des groupes cooptés par le Kremlin a toujours tenu du secret de polichinelle : le qualificatif de “parti” n’est d’ailleurs sans doute pas le plus exact, ces groupes ayant la plupart du temps soigneusement évité d’avoir une plateforme idéologique (au-delà d’un très flou “libéralisme” réduit à des réformes économiques).

La question n’était donc pas de savoir quelle serait l’attitude du parti à l’égard du pouvoir (Titov avait déjà déclaré que les critiques envers le gouvernement se limiteraient au versant économique) mais ce que signifie cette volonté du Kremlin de créer un parti destiné aux entreprises, quelques mois avant les élections parlementaires.

Dans son édition du 22 février, l’hebdomadaire Vlast cite le politologue Alexeï Makarkine, pour qui l’intérêt des partis pro-business pour le Kremlin est, en gros, de servir de punching-ball : “Il y a une demande pour des partis “de droite”. “Russie Unie” n’a aucune envie d’être la fraction la plus libérale dans la Douma, mais il faut quelqu’un pour parler des réformes économiques les moins populaires“. Or, à l’heure actuelle, le seul parti à droite de “Russie Unie” est l’ultranationaliste “LDPR”. Dans un contexte de stagnation économique et de potentielles réformes, il pourrait donc y avoir un véritable intérêt pour le pouvoir russe d’avoir sous la main une force politique à même de proposer des mesures sévères et impopulaires, quitte ensuite à jouer le rôle d’une force modératrice (soit en refusant les mesures, et ainsi en se présentant comme le défenseur des citoyens russes face aux entreprises, soit en les adoptant sous une forme diluée).

Le soutien du Kremlin permettrait ainsi à Pravoye Delo de passer la barre des 5 % aux élections parlementaires et ainsi de rentrer à la Douma, un objectif que Titov qualifie d'”ambitieux, mais réaliste“. Une perspective encore très incertaine, tant les partis pro-business ont, depuis plusieurs années, peiné à convaincre jusqu’aux hommes d’affaires russes (pour qui voter pour “Russie Unie” est souvent plus avantageux, notamment dans des contextes de clientélisme local).

L’article du jour

Medium – L’impossible libéral russe

Dans ce passionnant article, Morvan Lallouet traduit, commente et analyse une conversation entre deux ténors de la scène médiatique russe sur le concept du libéralisme en Russie, et notamment sur la contradiction apparente entre l’adhésion aux valeurs du libéralisme politique et le patriotisme russe. Une contradiction en soi pas forcément insoluble (la Russie n’est pas la seule à avoir connu ce dilemme dans sa culture politique) mais qui a été exacerbé par une crise ukrainienne ou chacun a été forcé de “choisir son camp”: soutenir l’annexion de la Crimée équivalait ainsi à une exclusion de fait du camp libéral.

Et lorsque Prilépine pointe du doigt (avec une certaine pertinence) l’inexistence actuelle d’un tel “libéral patriote”, Kashin répond avec tout autant de justesse qu’on serait bien en peine de trouver un patriote russe “qui s’assume”, qui défendrait l’annexion de la Crimée sans brandir la menace de génocide des populations locales, ou qui admettrait ouvertement le rôle de Moscou dans le conflit de l’Est de l’Ukraine. Un vrai dialogue de sourds brillamment décortiqué dans cet article, et qui donne envie d’en lire plus sur la question.

Je serai notamment intéressé de voir cette problématique abordée sous un angle comparatif : comme dit plus haut, cette question de la tension entre libéralisme politique et intérêt national est sans doute loin d’être exclusive à la Russie : quels sont les autres exemples ? En quoi diffèrent-ils (ou au contraire ressemblent-ils) à la situation russe ? Et d’ailleurs, comment expliquer cette difficulté du libéralisme russe à se réconcilier avec le patriotisme ? Est-ce à cause du travail de sape réalisé ces dernières années par les autorités, ou faut-il remonter plus loin, à l’influence de l’URSS sur le paysage politique russe contemporain ? Beaucoup de questions autour d’une question extrêmement intéressante.

Le média social du jour

Le principal événement de la journée sur l’internet russophone, c’était l’arrestation d’une femme dans le métro de Moscou alors qu’elle brandissait la tête décapitée d’un enfant en hurlant “Allah Akbar”. Une vidéo la montrant en train de déambuler à l’entrée d’une station de métro a fait le tour des réseaux sociaux, jusqu’à être publié par plusieurs médias (au moins en prenant le temps de flouter, dans le cas de RT). Au-delà du choc, de nombreux internautes ont, comme l’opposant Alexeï Navalny, critiqué la lenteur de la réaction policière, qui aurait mis près d’une heure à arrêter la femme.

“Règles pour les services de sécurité russe :
– Quelqu’un brandit une affiche anti-Poutine dans le métro : arrestation en 5 minutes
– Quelqu’un brandit la tête d’un enfant en criant “Allah Akbar” : arrestation en une heure”

 

MAJ au 01/03/2016 : Une précédente version de cet article mentionnait “Russie Juste” comme étant un parti “libéral” et à droite de Russie Unie. “Russie Juste” est plutôt social-démocrate, et ne peut donc vraiment été considéré ni comme libéral, ni à droite de “Russie Unie”. Il a donc été retiré de l’article.

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Author: Fabrice Deprez

Je suis journaliste depuis 2015, un travail qui m'a déjà emmené en Ukraine, en Russie et dans les pays Baltes. Parmi mes (nombreux) intérêts se trouvent les transformations économiques et politiques de la région, les questions internationales et les problématiques digitales. Sinon, j'aime écouter du hip-hop russophone et manger du plov.

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